
J’ai reçu ce témoignage d’une retraitée française née après guerre en Dordogne et je vous le livre tout cru car je trouve qu’il traduit parfaitement ce que beaucoup de Françaises et de Français éprouvent aujourd’hui face à des changements non souhaités, non indispensables, non productifs de civilisation et inquiétants pour l’avenir de toutes et tous, Français comme étrangers, qui vivent en France et aiment leur pays.
Dans mon enfance et ma jeunesse, il n’y avait pas de Français de souche. Nous étions tous français et fiers de l’être quand nous nous rendions à l’étranger, chauvins et arrogants, même. Nous étions persuadés qu’en matière de culture, nous étions les meilleurs et le reste du monde nous le rendait bien qui nous ouvrait grand les bras et nous adorait. Etre française constituait un véritable avantage qui nous ouvrait toutes les portes et les bras des garçons, même de ceux qui ne nous plaisaient pas. Le Français était alors LA langue diplomatique et, à travers l’Europe, les élites le pratiquaient couramment, à l’image du duc de Metternich qui, à l’occasion de la fameuse dictée de Prosper Mérimée, n’avait fait aucune faute quand Napoléon III en avait commit 33.
Il y avait les Français et les étrangers dont la plupart étaient aussi français même quand ils étaient espagnols ou italiens car la cohésion sociale et nationale allait de soi au point qu’on n’en parlait même pas. “Cohésion sociale” et “vivre ensemble” ou “identité nationale” n’étaient pas utilisés aussi fréquemment qu’ils le sont aujourd’hui. Mes camarades espagnoles et italiennes, une minorité tout de même, maîtrisaient autant que moi la langue française, allaient à l’école laïque et respectaient les usages de la politesse en vigueur. Il ne m’est jamais venu à l’idée de leur demander quel était leur statut administratif sur le territoire…Vraies Françaises ou pas, cela ne faisait aucune différence dans nos quotidiens. Par contre, nous raffolions du soupçon d’exotisme qu’elles partageaient avec nous, notamment par la gastronomie.
Je suis née en France d’une mère française et d’un père immigré tombé près d’elle par hasard, du fait de la guerre. Sans la guerre, ils ne se seraient jamais rencontrés. Ma mère n’avait jamais quitté sa Dordogne natale et mon père, chassé de Pologne parce que juif, était venu faire des études universitaires à Paris. Ils se sont rencontrés en zone libre. Tardivement j’ai un jour demandé à mon père ce qui l’avait frappé en arrivant en France. Il m’a répondu que c’était la liberté d’aller et venir sans être menacé, de ne pas avoir à descendre d’un trottoir quand il croisait un catholique, de pouvoir étudier tranquillement sans craindre d’être défenestré de la salle de classe par un catholique, de n’être chassé d’aucun lieu public et d’être considéré comme un homme à l’égal des autres. Après il m’a parlé de l’artichaut. Il n’en avait jamais vu en Pologne et ne savait pas comment le consommer. Observant son hésitation, un client du restaurant lui a gentiment expliqué comment faire. C’était en 1937 à Paris, du côté de Belleville. La vie était belle même si, parfois, il n’avait rien à faire bouillir dans sa marmite.
Ma mère et mon grand-père maternel étaient amoureux de littérature française. Non seulement ils lisaient beaucoup mais ils leur plaisait d’écrire. Ma mère a toujours entretenu une correspondance fournie avec ses amies et sa famille. Mon grand-père écrivait des discours pour toutes les occasions laïques et religieuses. Ma mère racontait avoir amélioré le français de mon père en lui faisant lire “Sans famille”, d’Hector Malot. Mon père a toujours conservé un accent bizarre mais maîtrisait parfaitement la langue française écrite et parlée. Il écrivait avec style et ne commettait pas de fautes d’orthographe. Pourtant, il n’avait guère eu le temps de poursuivre ses études. Arrivé à Paris en 37, il avait du abandonner l’université à la déclaration de guerre en 1939.
Mon père aimait la France, sa gastronomie, sa culture et se disait assimilé. Il n’avait pas pour autant renoncé à certains aspects de sa culture d’origine qu’il aimait partager avec sa famille. Violoniste, il jouait souvent des airs de son folklore et chantait des chansons en polonais, en hébreu ou en yiddish. Comme beaucoup de gens originaires des pays de l’Est, il appréciait la musique tzigane et en jouait.
Pain azyme, la “matza’ comme disait mon père

Le tripotage : chaque hiver on tuait un cochon et toutes les vieilles cousines venaient aider à la confection des saucisses, du boudin , des pâtés et des jambons. Les boudins cuisaient dans une soupe aux choux, le jimboura, qu’on allait distribuer à tout le voisinage.

Juif non pratiquant, il célébrait les fêtes les plus importantes en nous apportant de la matza, des concombres malossol, du hareng mariné, du saumon fumé de chez Klappish, du saucisson à la graisse d’oie de chez Goldenberg, du halva ou de la hallah. Nous adorions cette nourriture qui changeait des entrecôtes à la bordelaise, de la lamproie, du foie gras truffé, des cèpes sautés à l’ail et au persil, de la daube et de l’omelette basquaise. Mon père avait gardé des liens très forts avec sa famille survivante d’Auschwitz mais aussi avec des amis d’enfance qui, comme lui, étaient venus à Paris pour y faire des études en toute liberté. Il était tout à la fois fier d’être juif, fier d’être français et fier d’être polonais.

La lamproie, un poisson “préhistorique” qu’on pêchait dans la Dordogne où il venait frayer au printemps. Comme sur la photo, on le suspendait afin qu’il se vide de son sang après avoir fendu sa queue. Ensuite, on le cuisinait façon civet avec le sang, du vin et des poireaux.
Mes parents ne se disputaient pas pour des questions de religion. J’ai reçu une éducation protestante et ils avaient souhaité que je déciderais moi-même, à quinze ans, si je voulais prendre le baptême. Mon père accompagnait ma mère au temple et jouait dans son orchestre. Ma mère accompagnait mon père aux rares fêtes juives auxquelles il participait. Je ne les ai jamais entendu argumenter sur leurs religions réciproques, sans doute parce que mon père, non croyant après la Shoah, avait les idées très larges et qu’il comptait sur mon intelligence pour faire les meilleurs choix. Il croyait au Bien et ça s’arrêtait là. Il mettait ses idées en pratique par la générosité. Il donnait à tout le monde. Il était particulièrement bienveillant. Ma mère était fière d’avoir trouvé son Juif à elle, cet enfant du Peuple élu comme elle aimait à le dire. Dans cette région, la plupart des protestants s’étaient fait un devoir de sauver des juifs. Mon grand-père et ma mère cachaient un jeune enfant et protégeaient mon père. Grâce à eux, l’enfant et mon père ont été sauvés de la haine nazie.

Une baraque de femmes à Auschwitz http://autourdelaliberte.blogspot.com/2011/04/souvenirs-dauschwitz-70-ans-plus-tard.html
En Pologne, mon père avait connu la misère, la famine, le harcèlement, les persécutions et la discrimination. Il avait aussi connu la solidarité. Celle du professeur qui lui avait donné bénévolement des leçons de violon et celle de ses camarades polonais qui partageaient leur repas avec lui quand ils le pouvaient. Le jeune homme acceptait avec reconnaissance, même quand il y avait du cochon.
Il ne cherchait pas à se venger pour autant de ses misères d’enfance et de jeunesse. Au contraire, il voulait profiter de ce que la vie pouvait donner de meilleur et le partager avec autrui. Il était reconnaissant à la France de lui avoir donné une deuxième chance et de l’avoir adopté sans hésitation. Il gardait un grand amour pour la Pologne malgré le mal qu’elle lui avait fait. Lors d’un voyage dans les années 80, il retrouva des amis catholiques qui avaient survécu à la guerre et qui lui firent la fête. Il disait que le Vatican était responsable du massacre des Juifs polonais et faisait la distinction entre le peuple de Pologne et la guerre de religion qui l’avait entraîné à commettre des actes épouvantables.

Ghetto juif polonais avant la guerre http://israel-chronique-en-ligne.over-blog.com/article-le-peuple-juif-a-travers-le-monde-avant-la-shoah-64847494.html
J’ai donc été pétrie de notions humanistes comme la tolérance, le partage, la compassion, la générosité, le respect d’autrui, la sincérité, l’honnêteté et l’indulgence, ainsi que de notions républicaines comme la laïcité, le bien public, le bien commun .
Il y avait toutefois une chose que ma famille protestante et ma famille juive partageaient, la détestation du clergé et un anticléricalisme ferme mais bon enfant. La laïcité était pour eux une fierté et, dans mon enfance, tout le monde comprenait ce que ça voulait dire, on n’avait pas besoin de l’expliciter et encore moins de la justifier. Ce consensus passait par l’école laïque qui, alors, n’avait pas honte de dire son nom. C’est pourtant dans cette école laïque que des camarades de classe m’ont dit un jour : “ton père est juif, il a tué le petit Jésus”. Pour ma part, il ne m’était jamais venu à l’esprit d’accuser mes camarades catholiques de quoi que ce soit. Au contraire, je les enviais car ils avaient des rituels très séduisants, voire appétissants. A Noël, ils montaient de jolies crêches avec des jésus en sucre rose et pour les rameaux, ils arboraient des branches de buis garnies de friandises, en particulier de cornivelles, des sablés aux grains d’anis candy bleu blanc et rouge. Un soir de Noël, j’ai accompagné des camarades à la messe de minuit, avec l’accord de mes parents, pensant y retrouver l’atmosphère que décrivait Alphonse Daudet dans ses contes. Je dois avouer avoir été un peu déçue, ce n’était ni aussi rigolo, ni aussi appétissant et plutôt ennuyeux. C’était normal car en rentrant chez moi, j’ai trouvé une maison sombre et glacée, tout le monde était endormi et aucun repas plantureux ne m’attendait dans la bonne odeur des chandelles et de la dinde rôtie. Rien pour tenter Dom Balaguère.
Dans la région, il y avait bien d’autres immigrés. Des maçons italiens, des républicains espagnols, un Russe blanc, une famille togolaise. Les Espagnols étaient majoritaires. On disait “les Républicains” et ça parlait à tout le monde. Ils étaient tous parfaitement intégrés et je n’ai jamais entendu l’un d’entre eux insulter les Français et la France, se plaindre de discrimination ou de racisme. Et pourtant je pense que le racisme était encore une conviction idéologique répandue l’époque. L’harmonie apparente qui régnait entre les différentes communautés tenait sans doute à ce qu’il y avait du travail pour tout le monde et que la population immigrée, très minoritaire alors, était facilement absorbée par la population autochtone. En sociologie, on dit qu’un groupe peut absorber au maximum 10% d’une population exogène. Au-delà de 10% apparaissent des conflits. Par ailleurs, il y avait très peu de délinquance. Les maisons et autres propriétés étaient ouvertes. On ne se méfiait pas des étrangers et je n’ai jamais entendu dire qu’une personne ait été dépouillée de son argent dans la rue ou dans un magasin. Je n’ai jamais entendu parler de crime crapuleux, d’assassinat, de viol ou de racket.
Les vrais étrangers, c’était les Boches

Les illustrations de Hansi ont rendu l’Alsacienne célèbre et viennent de faire leur réapparition sur des boites de biscuits. Elles appartiennent à l’imaginaire national.
Il y avait pourtant une “race” d’étrangers que tout le monde détestait à l’unanimité, les Boches. Ces salauds n’avaient cessé de nous envahir, de nous voler et de nous tuer. Ils nous avaient même enlevé l’Alsace et la Lorraine. Une affiche représentant une jolie alsacienne et une jolie lorraine en costume folklorique était suspendue dans le bureau de mon grand-père. Bien que ne comprenant pas très bien ce qu’elle signifiait, j’aimais contempler ces belles femmes portant sur la tête un énorme noeud noir décoré d’une cocarde tricolore, une longue jupe large et un boléro serré sur une chemise blanche aux manches larges et bouffantes. On retrouvait ces silhouettes sur les sachets roses de “levure alsacienne” et parmi les histoires de Bécassine.

Restitution grâce à Clémenceau de l’Alsace et de la Lorraine offertes aux Allemands par Joffre

Publicité ancienne pour la “levure alsacienne”.

L’Alsace et la Lorraine, une histoire française qui avait inspiré Coluche. Elle demeure un élément de construction de l’identité nationale.

Une chanson fort populaire que beaucoup de Français chantent encore

Quand Sarkozy réveille les plaies françaises http://www.politique.net/2008100802-le-retour-des-soldats-allemands-en-lorraine.htm
Les garçons : des prédateurs
Le seul danger, pour les filles, c’était les garçons. Ils étaient vulgaires, agressifs, insistants, collants, manipulateurs et ne pensaient qu’à tremper leur biscuit. De bons machos pur sucre. Obsédés. Même les mieux éduqués pouvaient se comporter comme des soudards. Il y avait bien quelques agressions sexuelles mais nous n’osions pas en parler parce que nous nous sentions coupables de les avoir “allumés” comme ils disaient. Ma mère m’avait prévenue : “Le docteur Machin a dit qu’embrasser une fille sur la bouche, c’est comme demander au premier étage si le rez-de-chaussée est libre”. Ce fut l’essentiel de mon éducation sexuelle officielle…Parce qu’entre ce que nous pouvions nous raconter entre petites filles, le dictionnaire médical qui contenait de magnifiques figures animées dont on pouvait soulever les couches qui révélaient tour à tour les muscles, les organes et le squelette et, le meilleur, un bébé dans le ventre de sa mère, nous en savions un petit peu plus que ce que les adultes voulaient bien nous dire. Je me souviens de l’époque où, vers 8 ans, nous nous demandions comment se fabriquaient les bébés et ma voisine m’avait assuré que c’était en buvant un verre d’urine d’homme …
A 15 ans, j’étais courtisée de manière peu courtoise par un vieux de 18 ans. Il était plus cultivé que la moyenne des garçons que je connaissais, ce qui me séduisait. Comme je n’étais pas amoureuse , je n’avais pas trop de difficultés à repousser ses tentatives constantes. Coucher, non jamais. Nous échangeâmes bien quelques baisers et il réussit à me chiper ma culotte, ma croix huguenote et un magnifique foulard en soie que m’avait offert mon père. Il ne voulut jamais me les rendre et m’avoua qu’il les collectionnait…J’ai appris qu’il était devenu notaire et je le vois bien dans la chanson de Jacques Brel,…Les notaires, c’est comme les cochons…
Un ordre apparent : chacun sa place
Non seulement les immigrés ne faisaient pas de vagues mais il en était de même pour les ouvriers. Ils saluaient toujours respectueusement les patrons et les notables en ôtant leur béret à leur passage. Les patrons les tutoyaient quand eux les vouvoyait. Les patrons étaient paternalistes, ils se souciaient de la santé et de la vie de famille de leurs ouvriers, prenant de leurs nouvelles lorsqu’ils étaient malades. Les patrons bénissaient les baptêmes, les mariages et les enterrements par leur seule présence. Un jour que je circulais en voiture avec mon grand-père, nous avons croisé un ouvrier agricole qu’il connaissait bien. Pépé arrête l’auto en plein milieu de la route de campagne et l’homme ôte son béret en se dirigeant vers lui. Ils échangent moitié en patois moitié en français et je tends l’oreille car l’homme semble catastrophé. “Maryse est réglée et en plus, elle a la rougeole”. Je jouais avec Maryse et elle me prêtait ses “Fripounet et Marisette”. Nous avions à peine dix ans. Et je l’imaginais baignant dans son sang, fébrile, couverte de boutons sur le point de mourir…
Je ne peux pas dire que je n’ai jamais été témoin d’injustices entre adultes mais les plus importantes dont je me souviens sont celles que commettaient les adultes vis à vis des enfants. Arguant de leur droit de vie et de mort sur leur progéniture, je voyais bien qu’ils n’agissaient pas toujours selon les principes qu’ils nous forçaient à avaler sans discussion. J’ai donc connu les abus d’autorité des adultes avant 1968 et leur remise en question après la révolution de mai.
Des ouvriers agricoles et leur maître vers 1900. http://lewebpedagogique.com/ericdarrasse/page/2/ Dans mon enfance, le tableau était sensiblement le même.
Les patrons respectaient les ouvriers et les ouvriers respectaient leur patron. Les apparences semblaient sereines. Chacun tenait son rang et sa place et jamais un patron n’aurait dit à un ouvrier “Casse toi pauv’ con”. Les mauvais patrons étaient critiqués et mis au banc d’infamie par les autres. Les élèves respectaient les maîtresses et les professeurs, même quand ceux-ci étaient injustes et mauvais, ce qui arrivait plus que de raison. On les chahutait, certes, mais sans arrogance ni méchanceté. En 6ème, nous nous étions moqués de la prof de latin qui se plaignant toujours d’avoir froid. Nous avions répandu un peu d’eau sur sa chaise. Elle s’était relevée comme poussée par un ressort en nous traitant de petits méchants et en nous plantant là pour aller se sécher aux cuisines. Nous n’étions pas très fiers de notre acte de bravoure car nous avions une conscience. Elle ne demanda pas aux coupables de se dénoncer, il n’y eu pas de sanctions et cela suffit à nous faire prendre conscience de notre méchanceté. Dans le fond, nous étions gentils …
Mon environnement se caractérisait pas son ordre apparent. Chacun savait tenir sa place en fonction de son rang, de son appartenance sociale et de son statut. La révolution culturelle de mai 68 allait faire sauter bon nombre de ces rigidités, à la fois pour plus de liberté mais aussi pour davantage de confusion. Au lycée, nous portions des blouses pour marquer notre statut d’élèves. Les filles portaient une blouse rose une semaine et une blouse bleue l’autre afin de prouver qu’elles étaient propres. Les garçons portaient de grandes blouses grise en drap épais qu’ils surchargeaient de graffitis et de professions de foi. Nous ne nous interrogions pas sur l’opportunité de porter une blouse, c’était obligatoire sous peine de sanctions et personne n’aurait jamais osé se rendre au lycée sans blouse. Un jour, comme m’a mère n’avait pas lavé la mienne, je me crus obligée de la laver avant de partir en classe et de la sécher avec le fer. Je n’eus pas assez de temps pour l’assécher complètement et je l’enfilai sur moi encore humide. Mes camarades s’en étonnèrent et je répondis honteuse qu’elle était tombée dans la machine à laver. Je n’aurais jamais osé dire que ma maman ne s’occupait pas de moi comme les autres mamans.
Dans les années 60, les filles étaient encore interdites de pantalon. Nous étions contraintes de porter jupes ou robes. Il y avait toutefois une exception pour celles qui venaient à mobylettes ou à bicyclette de la campagne. Elles étaient autorisée à porter un pantalon pour avoir chaud mais sous une robe. Elles étaient très chics avec leur pantalon dépassant de la robe, le tout enveloppé d’une blouse rose ou bleue…Alors aujourd’hui, quand je vois des Musulmanes habillées sensiblement pareil, le hijab en plus, mon sang ne fait qu’un tour. Quel manque de respect pour notre histoire proche et lointaine, depuis le 19ème siècle où il nous fallait une autorisation préfectorale mensuelle pour porter un pantalon en passant par l’interdiction du pantalon sauf l’hiver pour une robe …Notre liberté de nous vêtir comme nous le souhaitons a eu à peine le temps de mûrir que déjà des fanatiques voudraient nous imposer de retourner au carcan vestimentaire discriminatoire. Les femmes françaises ne veulent pas qu’on leur dicte quoi que ce soit.
Nous faisions des bêtises aussi
Nous faisions des bêtises comme tous les enfants, mais rien de bien sérieux. Nous nous étions donné le mot pour forcer les portes du “château”, une grande bâtisse perchée sur une colline isolée couverte de ronces. C’était l’aventure. Nous nous tapissions près du sol, entre les arbustes, tentant d’atteindre le sommet sans prendre le chemin de maîtres. Le château avait accueilli des colonies de vacances et au milieu de la poussière et des toiles d’araignées gisaient des déguisements, des jeux et toutes sortes d’objets utilitaires. Nous y trouvâmes aussi des boites de lait condensé tellement vieilles que le contenu s’était solidifié sans perdre son bon goût. La date de préemption ne nous inquiétait pas et nous nous régalâmes de cette friandise inattendue. Nous ne cassâmes rien, nos ne déposâmes pas d’excréments sur les planchers, nous n’inscrivîmes pas de slogans haineux et nous ne mîmes pas le feu au château. L’idée de vint à personne du petit groupe d’aventuriers de détruire ce terrain de jeux secrets. Malheureusement, nous en parlâmes à d’autres camarades qui prirent moins de précautions que nous et se firent repérer par les gendarmes …
Une autre fois, un camarade découvrit une chapelle abandonnée et en rapporta un crâne et un fémur. Son père s’en aperçut, le gronda très sérieusement et lui intima l’ordre de les rapporter à la chapelle. Il ne put ni singer Hamlet ni, le chic du chic, utiliser le crâne comme bougeoir ou cendrier. Il ne se rendait pas compte de ce que pouvait signifier une profanation de sépulture pour les vivants. Il avait pensé faire une bonne farce et son père l’avait remis sur le droit chemin. A ce propos, je dois dire que je comprends la fascination des jeunes pour la mort et ses représentations. Moi aussi, je me promenais souvent dans les cimetières. J’aimais leur calme, leur harmonie, leurs fleurs fraîches ou en porcelaine et je déchiffrais avec intérêt les épitaphes. Je pouvais y rêver à ma guise car ils étaient peu fréquentés. Je comprends cette fascination car c’est la seule manière, en temps normal, de se familiariser avec la mort qui attend tout le monde au bout du chemin.
Un jour, je me suis disputée avec une camarade de classe pour un motif dont je n’ai plus souvenir. Nous nous sommes battues et je l’ai griffée à la main. Elle saignait un peu. La pionne est arrivée et m’a grondée, j’ai même peut-être été collée. Je n’ai pas niée ma responsabilité. Je n’ai pas prétendu que ce n’était pas moi ou que c’était sa faute. Je n’ai pas demandé à mes copains de venir casser la gueule de la pionne. Je me suis excusée et le lendemain, je suis venue demander pardon à la camarade en lui offrant des bonbons. Elle était gênée mais elle a accepté et m’a pardonnée. Nous avions le sens du bien et du mal, du juste et de l’injuste et nous n’avions pas besoin qu’on nous rappelle les règles.

L’OAS, organisation de l’armée secrète, conduite par les généraux renégats (un quarteron de généraux en retraite, selon de Gaulle) luttait pour que l’Algérie reste française contre la métropole et l’armée loyaliste.
La guerre d’Algérie politise la jeunesse
Nous n’étions pas très politisés, pas du tout, même, mais la guerre d’Algérie nous rattrapa quand les premiers corps furent ramenés au pays et que toute la ville les accompagna à l’église. Apparurent alors sur les murs des slogans favorables à l’OAS et le sigle Occident. Un petit garçon de 9 ans fut embringué par un jeune de quinze ans pour exprimer ses opinions sur les murs. Mais les renseignements généraux veillaient sur la ville. Deux inspecteurs en civile débarquèrent au domicile de Gérard D. et demandèrent à lui parler. Les parents très surpris allèrent chercher l’enfant qui ne put rien dire d’autre que ce que les agents savaient déjà. Il ignorait le sens même de ce qu’il avait peint sur les murs.
Michel Rocard déclencha le renouveau de la SFIO en s’appuyant sur un rapport -aujourd’hui contesté- qu’il avait rédigé en tant que jeune inspecteur des finances, sur les camps de regroupement des populations algériennes. Cette base explique en partie pourquoi la gauche française et si indulgente avec les visées de conquête de l’Islam.http://www.ph-ludwigsburg.de/html/2b-frnz-s-01/overmann/baf4/algerie/obs5.htm

Michel Rocard en 1968
Mon père était membre du PSU. Il avait été communiste et maintenant il partageait les idées de Rocard qu’il admirait. Un soir je l’ai accompagné à une réunion mais je m’y suis beaucoup ennuyée. Des camarades me parlaient de Trotzky, de Marx et de la colonisation mais je n’accrochais guère. J’étais plus intéressée par des actions concrètes pour le social, les arts et la littérature pour les idées. A 13 ans, j’écrivais des poèmes sur la trace de Baudelaire et de Verlaine. Je lisais Sartre, Simone de Beauvoir et Albert Camus mais aussi tous les romans qui me passaient sous la main, y compris ceux de Delly que me passait ma voisine en cachette, le Monde et tous les journaux professionnels auxquels mon père était abonné. Lorsque ma mère trouvait des romans existentialistes sous mon lit, elle en faisait un autodafé. Mon action sociale, c’était le Pact, propagande et action contre les taudis. Les groupes de jeunes étaient oecuméniques, organisés par le pasteur et le curé. On s’y amusait bien tout en essayant de se rendre utile. On maniait la pelle et la truelle pour assainir des logis de terre battue dont le toit troué transformait le sole en mare de boue au moment des pluies. Je me souviens de ce petit vieux qui dormait près de son poêle, son lit étant une île isolée au milieu de la boue. Il n’y avait ni électricité, ni eau courante et le grenier était rempli de toutes sortes de récipients improvisés pour mal recueillir l’eau de pluie. Il nous fallu les vider un à un.
Vers 1959, le pasteur organisa un voyage en Espagne. Je n’avais pas encore voyagé à l’étranger. Je découvris le moscatel et les tapas mais aussi l’intolérance religieuse. Franco interdisait le culte protestant et nous nous réunîmes dans la discrétion et la clandestinité autour du pasteur espagnol qui nous accueillait. Nous chantâmes des cantiques à voix basse pendant que l’un des nôtres faisait le guet. Je n’eus pas peur parce qu’entre le souvenir très prégnant des huguenots persécutés par les catholiques et celui des juifs par les nazis, je connaissais le pire et je croyais profondément que faire pire que le pire était impossible et que je ne connaîtrais jamais cela.
Le ciment social perdu : mutuelles et coopératives
Mon grand-père était radical socialiste, comme beaucoup de gens de sa génération. Son truc, c’était les coopératives et les mutuelles. Il était très fier d’être le trésorier de la cave coopérative viticole et de faire partie du Crédit agricole mutuel. Pépé rentrait à la coopérative par la grande porte. Tout le monde le recevait avec le sourire. Il passait dire bonjour à lka secrétaire, lui demandait un verre et nous allions visiter les cuves qui bouillonnaient de raisin fraîchement pressé. Il ouvrait le robinet et remplissait le verre de moût, ce premier jus trouble que les vendangeurs avaient produit en piétinant les grappes avec leurs bottes pleines de terre. C’était si bon …
Qui se souvient aujourd’hui du rôle du Crédit agricole en tant que banque mutualiste ? Coopératives et mutuelles étaient les grandes dames de cette région de l’Entre-deux-mers où de tout petits propriétaires terriens pratiquaient la polyculture et la viticulture. Par tradition républicaine et radical socialiste, les agriculteurs mutualisaient leurs moyens pour tirer le maximum de leurs terres. Peu d’entre eux vinifiaient eux-mêmes leur récolte et la confiaient à la coopérative qui avait acheté par ailleurs une énorme moissonneuse batteuse qui faisait le tour des propriétés. Sa venue était toujours une fête et nous nous réunissions au bord du champ pour regarder le monstre avaler le blé. Mon grand-père échangeait sont blé contre des tickets de carton rose qui lui permettaient, toute l’année durant, d’aller chercher au moulin d’énormes miches de pain. Le meunier était aussi boulanger et il nous donnait le pain devant son fournil habité par des grillons qui ne cessaient de chanter.
Aujourd’hui, presque toutes les complémentaires santé se dénomment “mutuelles”. Elles le sont dans les statuts mais la plupart en ont perdu l’esprit et la majorité des gens ne connaissent pas la philosophie qui a présidé à leur invention.
Les rapatriés et les bouleversements agricoles et démographiques

Vignoble bordelais sous la neige en 1956 http://www.meteopassion.com/arcachon-sous-1-m-de-neige-.php
Jusqu’en 1966, époque à laquelle je montais à Paris, je connu trois changements de taille. En 1956, un hiver exceptionnel gela les vignes. Nombre de viticulteurs furent ruinés et durent vendre leur vignoble à vil prix. A cette époque, les pieds-noirs d’Algérie sentant le vent tourner commencèrent à racheter ces propriétés en déshérence. Ils entreprirent de planter sur de grandes surfaces des vergers de pêches et de pommes. En 162, de nombreuses familles furent rapatriées et s’installèrent dans la région. Les propriétaires fonciers vinrent avec leurs ouvriers harkis. On construisit un petit ensemble HLM pour les moins fortunés. Ces familles comprenaient beaucoup de jeunes gens et de jeunes filles assez fortunés pour avoir une voiture et organiser de nombreuses fêtes. Ils étaient eaux, sportifs, sociables, gais et terriblement racistes, une espèce que je n’avais pas eu jusqu’alors l’occasion de voir de près. J’enrichis alors mon vocabulaire passif (passif parce que je ne les reprenais pas à mon compte) de mots tels que “crouilles”, “ratons” et “melons”. Dans ma famille on ne les aimait pas beaucoup parce qu’ils avaient racheté les terres des gens du pays, parce qu’ils étaient catholiques et bouleversaient le fragile équilibre numérique entre protestants et catholiques, parce qu’ils étaient bruyants et superficiels. On ne les aimait pas parce qu’ils étaient étrangers à une région où la terre fertile était le bien le plus précieux. On ne les aimait pas parce qu’ils venaient en conquérants et non pas en immigrés soumis comme les Républicains ou les Italiens. Certes, ils étaient français mais si peu français en même temps…Ils portaient des prénoms inédits chez nous : Pierre-Henri, André-Paul, Paul-Henri …Bien sûr, ce n’était pas vrai pour tous et je me liai avec certains garçons parce qu’ils étaient différents, gentils et sentimentaux. Les filles, on les voyait beaucoup moins. Elles étaient héritières et à 15 ans déjà pomponnées comme des comtesses. Maquillage, ongles vernis, coiffure apprêtée, vêtements coûteux à la mode. Mauvais genre, disait ma mère que la mode n’impressionnait guère. On ne les approchait pas facilement. A vrai dire, on ne les voyait pas beaucoup.

La République n’a pas été plus tendre avec ses Français d’Algérie en 1962 qu’elle ne l’est aujourd’hui avec ses Français de France http://www.meteopassion.com/arcachon-sous-1-m-de-neige-.php
Le mai communal, arbre de la liberté et du renouveau, symbole perdu de la République

Il était très fier lorsque son sénateur était élu et qu’on plantait devant sa demeure un arbre qui pour moi évoquait un mât de cocagne. Evocation de l’arbre de mai ou de l’arbre de la liberté, il faut dire que ça avait de la gueule cet immense mât couronné de fleurs et de drapeaux tricolores.http://documents.irevues.inist.fr/bitstream/handle/2042/25993/RFF_1989_5_439.pdf?sequence=1 On disait “le mai” et on l’admirait avec fierté.
Sur ce site, un internaute a posté des photos d’arbres de mai vus en Dordogne.http://www.monorleans.com/80-index.html Le mai, tout un symbole dont voici l’histoire trouvée sur le site
http://www.salignac-eyvigues.fr/index.html?mai.html
Historique de l’arbre de la liberté
La plantation d’un arbre de la liberté a été inventée sous la révolution. Le “mai” est un mât en bois, arbre ébranché jusqu’au houppier, que l’on plante le premier jour pour fêter le renouveau printanier.
Sous l’ancien Régime, un “mai d’honneur” était souvent planté devant la porte du seigneur par le villageois, en marque de respect, ou dans les bourgs devant la maison des élus. Les révolutionnaires ont repris cette tradition pour l’appliquer à “l’amour de la liberté”, dont la nature féconde est le symbole. Représentant de l’Union des citoyens, l’arbre de la liberté remplit également une fonction pédagogique et civique.
Le 1er arbre a été planté en mai 1790, ensuite les plantations se multiplient spontanément à partir de l’été 1792, après l’entrée en guerre de la nation. Mais le premier texte officiel, qui commence à institutionnaliser la plantation de l’arbre, ne date que du 22 janvier 1794; Vers 1798-1799 l’arbre devient pour une courte période, une fête nationale obligatoire.
Dans le Périgord, des “mais insurrectionnaires” étaient dressés, dans le contexte d’une révolte populaire. Les paysans refusaient de continuer de payer des droits féodaux. Dans d’autres cas, l’arbre de la liberté devient obligatoire sous peine de prison (1794 à Ernes-Calvados). Mais le temps passe, et l’héritage de la Révolution, avec les notions de liberté, d’égalité et fraternité, s’installe dans les esprits. En 1848, la plantation des arbres de la liberté s’effectue dans un contexte pacifique.
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Je sais bien qu’il existe aujourd’hui beaucoup de gens généreux, honnêtes, sincères et humanistes; des gens qui ne recherchent pas l’affrontement et qui respectent autrui sans distinction de marqueurs socio-économiques. Il y en a même parmi eux qui voteront pour le Front national parce qu’ils pensent que seul un changement radical pourra arrêter la dérive de notre société et de ses institutions. Je ne leur en veux pas même si je ne partage pas leurs intentions et si je pense qu’ils se trompent.
J’ai appris par expérience que même chez des adversaires politiques, il peut y avoir de l’humanité et de bonnes idées, à condition de se donner les moyens d’échanger et de débattre dans le calme. Les gens qui sont incapables de se contrôler et ne savent s’exprimer que par la violence verbale et physique son infréquentables. Je les fuis pour leur comportement et non pour leurs opinions.
Pour l’instant, je suis pessimiste car je ne vois aucune bonne volonté s’ériger en modèle de société. Nous avons été commandés par tellement de manipulateurs sans scrupules que nos mots et nos concepts ont perdu leur contenu. Nous sommes égarés dans la confusion de discours superficiels, conçus dans la précipitation du moment et privilégiant l’avoir à l’être.
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