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I-Emilie à Saint-Louis


Photo http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Saint-Louis_Missouri_USA.jpg

Ce voyage qu’elle avait hésité à entreprendre étant donné les difficiles relations qu’elle entretenait avec sa mère avait été précipité par les circonstances. La vieille avait fait une attaque cérébrale et gisait sur un lit d’hôpital à Saint-Louis du Missouri aux Zétazunis.

Emilie vit à travers le hublot du Boeing les milliers de lumières dessinant les allées sinueuses d’une multitude d’ensembles résidentiels se rapprocher au fur et à mesure que l’avion descendait vers sa piste d’atterrissage en se disant mais quel gaspillage, c’est Versailles partout. Elle avait hâte que la décélération se termine pour sentir le choc des roues touchant la terre bien ferme. Elle serrait les fesses et freinait tant qu’elle pouvait en enfonçant ses pieds dans la moquette comme les moteurs vrombissaient leur fin de vol. Ouf, l’avion glissait comme en roue libre sursautant à intervalles réguliers sur les joints des dalles de la piste jusqu’à son terminal. Les passagers applaudirent, signe que l’épreuve était finie. Elle détestait voler faute de pouvoir contrôler la situation. S’en remettre passivement au pilote lui était pénible sachant qu’en cas de danger elle ne pourrait ni freiner, ni prendre le manche à balai, ni sauter par les portes ou les fenêtres. En voiture elle gardait l’illusion qu’elle pourrait prendre les choses en main même si c’était tout aussi impossible sur terre que dans les airs. Emilie avait un besoin impérieux de s’imaginer maîtresse du jeu même si ses réalités ne le confirmaient pas. Tout ceci était fort ridicule, elle le savait mais c’était comme ça.

Source carte http://legrandclub.rds.ca/profils/663306/posts/98928/public

Au 19ème siècle et au début du 20ème, Saint-Louis était la capitale industrielle et culturelle des Etats-Unis. Industrie aéronautique, chimie, pharmacie, arts du verre, musique avec Scott Joplin, le célèubre Saint Louis blues et littérature avec Mark Twain, pour ne citer que ceux-là. De plus, Saint-Louis fut une étape décisive sur la fameuse route 66. Le film de Vincente Minnelli "Meet me in Saint-Louis" témoigne de la popularité de la ville. http://www.cineloutres.com/blog/2012/04/07/film-le-chant-du-missouri/

Des bâteaux à aube naviguent sur le Mississipi pour les touristes, ici le "Mark Twain". http://www.kincaidcoach.com/meet-me-st-louis

Bientôt engagée sur la passerelle elle constata que la nuit était très douce. En ce mois d’octobre 2005, l’été indien baignait Saint-Louis du Missouri. Elle récupéra ses bagages, et vit Charlotte qui l’attendait au-delà des barrières, avec sa petite fille. Il n’y avait pas grand monde à 10 heures du soir à Lambert International Airport et elle les rejoignit rapidement. Les deux femmes s’étreignirent, un gros hug à l’américaine avec un gentil tapotement sur l’épaule. Emilie embrassa Beth à la française sur les deux joues. Beth ouvrait tout plein ses grands yeux avides de curiosité. Elle avait dix ans et Charlotte l’avait adoptée en Bulgarie auprès d’une mère Rom en détresse. Beth avait des cheveux très noirs, une peau très mate et des yeux très bleus. Elles retrouvèrent la voiture de Charlotte dans le parking désert et s’engagèrent sur l’autoroute qui menait à Saint-Louis. Emilie était contente d’être enfin arrivée à destination et se réjouissait à la perspective de prendre un bon bain chaud et de se coucher dans un lit douillet amarré à la terre.

Charlotte était une femme ronde aux cheveux noirs et à la peau très blanche malgré ses origines italiennes. Elle s’habillait de couleurs gaies et harmonieuses, était joviale et généreuse, toujours un peu anxieuse face aux détails de la vie quotidienne, peu sûre de ses entreprises donc maladroite mais volontaire. Divorcée, elle vivait seule avec la petite fille qu’elle avait adoptée dans une maison toute blanche en face de celle des parents d’Emilie. Avocate, elle leur donnait parfois des conseils utiles mais était surtout une voisine serviable sur laquelle ils pouvaient compter. De temps en temps Lucie, la mère d’Emilie, donnait des cours de français à Beth ou lui apprenait à dessiner et enfiler des perles. Lucie et Simon, le père d’Emilie étaient un peu comme des grands-parents pour Beth et Charlotte leur en était reconnaissante car elle était isolée du reste de sa famille. De temps en temps elle venait les voir avec un plateau de gâteaux à la noix de coco, ceux que les français nomment congolais et les américains macarons, qu’elle avait confectionnés à leur intention. Simon affectionnait beaucoup ses voisines et comblait la petite fille de cadeaux, offrait des fleurs à sa maman ce qui irritait profondément sa femme qui l’accusait de dépenser beaucoup trop d’argent pour elles au point de contrôler son argent de poche. Le pauvre homme, il ne sait pas ce qu’il fait et elles en profitent, je dois le surveiller sinon il me ruinerait pour elles énonçait-elle à voix basse en prenant un air rusé de paysanne périgourdine craignant pour ses récoltes menacées par un redoutable prédateur. Simon respectait Charlotte car il appréciait sa généreuse planturosité à l’image de son intelligence, de sa simplicité et de sa gentillesse. Il aimait Beth parce qu’elle était vive, gaie, naturelle et qu’il lui trouvait beaucoup de potentiel. Simon avait toujours aimé encourager les talents des enfants chez lesquels il décelait des capacités particulières. Toutefois Lucie voyait d’un mauvais œil la complicité et l’affection qui unissaient son mari à Beth et Charlotte qu’elle ne manquait pas de dénigrer et d’accuser de terribles convoitises. Emilie se souvint d’une scène qu’elle avait particulièrement trouvée cocasse lors de son précédent voyage. Le père avait émis le souhait d’aller faire du shopping et Renée la sœur ainée qui prétendait être la seule à pouvoir protéger les intérêts de ses parents les y avait conduits. En partant, Simon avait demandé à sa femme quelques dollars qu’elle lui avait remis à contrecœur, le contraignant à mendier son propre argent. Arrivé dans le supermarché, il s’était précipité au rayon des fleurs où il avait acheté un poinsettia rouge pour Lucie et un poinsettia blanc pour Charlotte. Au retour en s’arrêtant devant la maison, Renée avait expliqué à sa sœur avec une gravité dramatique qu’il fallait agir avec discrétion sous peine de provoquer un cataclysme maternel car Simon voulait aller tout de suite offrir son poinsettia à Charlotte, ce qu’il fit tandis que Renée faisait le guet afin d’être certaine que sa mère ne se douterait de rien. Au retour, Renée trébucha et s’affala de tout son long dans la neige ,se releva péniblement en refusant la main qu’Emilie lui tendait secourablement puis, endolorie et de fort méchante humeur claudiqua vers la maison. Emilie ne put s’empêcher de penser qu’elle avait payé le prix de sa rigidité. Après tout, qu’y avait-il de mal à offrir des fleurs à une voisine aimable et serviable qui respectait plus le vieil homme que sa propre épouse et sa fille aînée ?

Renée était le fruit de l’amour, elle avait été conçue hors mariage. Lucie s’était éprise à 20 ans de ce réfugié polonais qui avait 8 ans de plus qu’elle. Il était son premier homme. Elle n’était pas sa première femme. Ils s’étaient rencontrés à l’occasion de concerts donnés au profit des prisonniers de guerre. Simon était violoniste, Lucie pianiste. Ils jouaient ensemble des sonates de Brahms ou de Beethoven, ces œuvres romantiques qui ont le don de vous chatouiller l’âme. Comme fille aînée, Renée avait été investie de la lourde charge de compenser toutes les occasions manquées de sa mère en musique et arts plastiques. Renée avait été douée avant que d’être née et son destin tout tracé, elle serait une artiste professionnelle. Plus grande et blonde que les enfants de la région, les yeux bleus et les pommettes saillantes, elle avait quelque chose de nordique qui attirait l’attention de son entourage habitué aux petites femmes brunes aux yeux noirs. A côté d’elle, Emilie semblait avorton, une différence figée dans l’iconographie familiale par un studio de photographe. Les deux filles étaient nées à 16 mois d’intervalle mais, vers 5 ans, Renée semblait avoir trois ans de plus que sa cadette. Comme on disait alors des enfants grands et forts, c’était une belle fille. Adolescente, Renée ne se faisait pas d’amis car on la trouvait hautaine, prétentieuse et méchante. Austère, elle ne souriait pas facilement et se réfugiait derrière la récitation des livres d’histoire avec un penchant pour l’Égyptologie. Elle aimait diriger, donner des leçons et classer les choses et les gens en intéressant et pas intéressant ne cachant pas son mépris pour les seconds. Avec l’âge, ces traits de caractère s’affirmèrent au point que lorsqu’Emilie la revit à Saint-Louis, elle la trouva insupportable. Adulée par sa mère, son grand-père et ses frères, elle était imbue de sa supériorité et était prête à toutes les manipulations et tous les mensonges pour s’imposer avec un culot qui sidérait Emilie. Les deux sœurs avaient toujours été jalouses l’une de l’autre, Renée parce qu’elle ne supportait pas la concurrence, Emilie parce qu’elle était implacablement sacrifiée au profit de son aînée. Emilie avait tenté à maintes reprises d’en parler avec sa sœur qui ne voulait rien comprendre ni admettre. En 2005, Renée avait pris sa mère en main et se comportait comme un marionnettiste qui tire les ficelles de ses poupées, ce qui arrangeait ses paresseux de frères qui se complaisaient dans tout le mal qu’elle leur avait fait mais se rangeaient derrière la grande sœur quand leurs intérêts personnels étaient menacés. Tous les trois faisaient front uni contre Emilie, se comportant chacun comme un enfant unique exigeant d’avoir des relations exclusives avec la vieille que cela arrangeait car, étant elle-même fille unique elle ignorait tout des relations de groupe et reproduisait ce qu’elle avait connu.

Emilie ne partageait pas du tout l’opinion de sa mère et s’était liée d’amitié avec Charlotte qui le lui rendait bien. De son côté Lucie lui faisait bien sentir qu’elle pactisait avec l’ennemie contrairement à ses frères et sa sœur qui privilégiaient les relations de leur mère avec les paroissiens de son église évangélique. Il est vrai qu’Emilie ne les appréciait guère car elle les trouvait prosélytes, indiscrets, opportunistes, hypocrites et profiteurs. Athée, elle respectait les croyants qui ne cherchaient pas à lui imposer leurs convictions. Hector, le plus jeune frère d’Emilie lui faisait remarquer avec une expression imbue de la certitude de la supériorité de sa propre intelligence qu’il était intéressant d’observer qu’elle sympathisait avec toutes les personnes qui étaient périphériques au cercle des véritables vrais amis de leur mère. Le garçon pervers avait l’art de tirer des flèches assassines avec un sourire angélique. Il se croyait très malin le frérot.

Emilie comprenait son mal être car elle avait été témoin de la passion incestuelle de sa mère, des abus, du conditionnement qu’il avait subis mais elle ne pouvait pas accepter qu’il s’en venge sur autrui et sur elle en particulier. A l’occasion d’une visite antérieure à Saint-Louis, alors qu’Hector n’avait que 8 ans, elle avait vu qu’il portait encore des couches, qu’il dormait dans la chambre de sa mère dont elle fermait la porte à clef. C’était un enfant caractériel, violent et méchant. Il lui avait été impossible de communiquer avec lui comme il était impossible à quiconque de rentrer dans la dyade mère-fils. Dans le même temps, le père était relégué dans une petite chambre débarras où il dormait seul dans un lit à une place. Il était malheureux mais tenait le coup par devoir et aussi par amour pour sa femme et son fils. Il était soutenu et réconforté par ses frères qui partageaient son inquiétude et l’incitaient affectueusement à agir, ce qui excitait la paranoïa de Lucie, une authentique paranoïa diagnostiquée par un expert psychiatre sollicité par la suite.

Un an plus tard, Emilie apprit que les services sociaux ayant été alertés par Simon et ses frères, avaient ordonné le placement du garçonnet dans une famille d’accueil. Lucie s’était alors mise en relation avec un groupe de néo-nazis de Chicago, histoire de se faire peur à elle-même en prétendant être persécutée par les juifs et ainsi légitimer ses actes déments, pour organiser sa fuite des Zétazunis avec l’enfant. Elle avait disparu pendant une année, passant par la France pour y vendre la maison familiale pour survivre et payer la pension de son fils dans une école anglaise pour surdoués car, il va de soi, que son enfant-don-de-Dieu était un être exceptionnel doué d’une intelligence remarquable. La saga avait duré jusqu’à épuisement de ses fonds. Elle s’était souvenue opportunément qu’elle avait un mari et l’avait appelé pour lui demander de lui envoyer des billets d’avion pour rentrer à la maison. Simon s’était exécuté parce qu’il aimait sa femme et son fils et s’était fait un sang d’encre pendant leur disparition. Ils avaient repris la vie commune et Lucie avait rangé au placard ses délires antisémites.

Quand la voiture de Charlotte tourna dans Yale drive, Emilie éprouva une légère bouffée de plaisir en reconnaissant les maisonnettes sagement alignées derrière leur pelouse avant. Chacune arborait un lumignon, une lanterne ou un lampadaire qui faisait ressortir sa silhouette et le sourire de ses fenêtres et de sa porte. Emilie appréciait University City, le quartier où s’étaient installés ses parents dans les années 80 car il tranchait avec le strict urbanisme communautariste qui caractérise les Zétazunis. Dans ce village aux constructions relativement modestes, la population était multicolore et multiculturelle. On y croisait des étudiants, des enseignants, des retraités, des employés, des ouvriers mais aussi des avocats et des entrepreneurs. Le site, très boisé, accueillait des dizaines de petits écureuils gris qui se coursaient de branche en branche en couinant, des geais aux magnifiques plumes bleues et des cardinals, ce petit oiseau huppé rouge vif qui a donné son nom à l’équipe de baseball de Saint-Louis. Emilie aimait observer ce petit monde lorsqu’elle s’installait sur le perron pour fumer une cigarette. En regardant les arbres plantés autour des maisons et le long de l’allée, elle se sentait comme à la campagne en ville grâce à la proximité des commerces. Elle détaillait les maisons, toutes différentes d’apparence mais aménagées à l’intérieur selon des normes et des critères bien définis, maison familiale, maison jumelle, bâtiment à deux ou quatre appartements. Elle s’amusait de cette manière américaine de faire parfaitement du faux différent ou du vrai faux. A University City où les maisons ne pouvaient pas avoir plus de 60 ans, elles imitaient parfaitement les demeures européennes centenaires. Dans ce quartier résidentiel où toutes les allées portaient des noms d’universités américaines, les logis avaient des allures de chaumières telles qu’elles sont illustrées dans les contes de Grimm. Emilie avait même repéré celle qui la faisait saliver enfant, la maison en pain d’épices.

Les grands sycomores et les érables qui longeaient l’allée se dressaient contre le ciel bleui d’éclat lunaire. Certains avaient encore toutes leurs feuilles et celles qui jonchaient le sol éparses ou amassées ça et là en tas dégageaient une agréable odeur d’automne qui enivra Emilie lorsqu’elle descendit de la voiture. Charlotte et Beth la devancèrent pour ouvrir la porte. La lanterne du perron se déclencha à leur passage. Emilie ressentit de la tristesse à pénétrer dans la maison dépeuplée. Soudain, Charlotte qui s’était rendue à la salle de bains en ressortit affolée. Il y a une inondation, les toilettes sont bouchées et l’eau continue de couler, on patauge. Emilie alla constater le désastre d’autant plus désastreux qu’elle était fatiguée et souhaitait s’allonger. Mais enfin, je ne comprends pas dit Charlotte, Séraphine devait passer aujourd’hui pour faire le ménage. Que s’est-il passé ? Elle appela Séraphine sur le champ et tant pis si elle la réveillait, elle avait été payée d’avance pour entretenir la maison et avait des comptes à rendre. Tirée de son sommeil, Séraphine expliqua qu’elle était désolée mais que devant participer à une cérémonie à son église elle n’avait pas eu le temps de s’occuper de l’occlusion et de la fuite des cabinets. Charlotte et Emilie se regardèrent consternées. Elle avait laissé la situation en l’état en toute connaissance de cause. Emilie pensait s’accommoder de la situation car il y avait une autre salle de bains à l’étage mais Charlotte, comme toute tierce personne témoin d’un incident qui la scandalise d’autant plus qu’elle n’est pas personnellement concernée, Charlotte fila chez elle, juste en face de l’autre côté de la rue, et revint rapidement munie de seaux, de serpillères, de chiffons et d’une ventouse. Beth commentait la situation avec sa sagesse de petite fille observatrice et critique. Elle n’est pas gentille, Séraphine, elle aurait pu éponger. Charlotte et Emilie échangèrent un sourire furtif, tout était dit. En son for intérieur, Emilie était quand même déçue de n’avoir pas trouvé une maison prête à l’emploi mais elle préférait penser à autre chose.

Charlotte avait été très efficace, maintenant, les toilettes étaient débouchées et le sol essoré. Elle devait travailler le lendemain après avoir conduit Beth à l’école, aussi prit-elle congé et Emilie s’empressa de lui remettre les cadeaux qu’elle lui avait apportés, Chanel N°5 pour elle et un T-shirt décoré d’une tour Eiffel fluo pour sa fille, en la remerciant chaleureusement d’être venue la chercher à l’aéroport et de l’avoir sauvée des eaux. Emilie était sincèrement heureuse de revoir Charlotte et savait qu’elle pourrait compter sur elle si besoin était, autant pour des choses matérielles que pour se distraire et rigoler. Charlotte lui était également une informatrice précieuse sur la vie et les usages du quartier ainsi que sur la vie politique de Saint-Louis. Elle avait planté sur sa pelouse, à l’instar d’autres voisins, un panneau qui affichait Not on our back, ne comptez pas sur nous, pour protester contre l’engagement militaire de Busch en Irak.

Après une bonne nuit paisible et reposante, Emilie appela l’hôpital pour prendre des nouvelles de sa mère et annonça sa venue à l’infirmière. Elle prit un taxi pour l’hôpital Holy Mary et trouva la chambre de Lucie sans difficulté au cinquième étage. La chambre à deux lits était plongée dans la pénombre. Une femme était assise au bord du lit près de la fenêtre aux stores baissés. Après le soleil qui étincelait à l’extérieur, l’ambiance était triste. Emilie remarqua tout de suite à sa droite une commode sur laquelle était placé un joli bouquet de fleurs et une photo de sa sœur. Curieux, se dit-elle, pourquoi une photo de Renée et seulement d’elle, posée comme sur un autel à sa mémoire. A quoi avait donc pensé Renée dans la précipitation pour croire que si sa mère se réveillait elle aurait besoin de voir le portrait de sa fille aînée et uniquement elle ? Elle s’approcha de Lucie qui reposait les yeux mi-clos et l’embrassa en se courbant au dessus des barrières de sécurité fixées à son lit. Bonjour Maman, tu vois, je suis venue, comment te sens-tu ? Mais qui êtes-vous, Madame, que me voulez-vous, je ne vous connais pas. Laissez-moi tranquille. La fille fut stupéfaite, personne ne lui avait dit que la mère avait des absences. Comme à son habitude, elle fit comme si de rien n’était et lui dit sur un ton enjoué, Maman, c’est moi Emilie, je suis venue de Paris pour m’occuper de toi. Ah, c’est toi, Emilie, répondit la malade. Son attaque remontait à une petite semaine et elle avait déjà commencé à récupérer mais elle était légèrement hémiplégique, ne pouvait pas se relever ni se déplacer seule et parlait difficilement avec sa bouche tordue. Elle demanda son gobelet et but avec une paille. Elle était toutefois parfaitement consciente de sa condition et commenta son traitement en cours. Elle parla surtout du docteur McAllen qui était si gentil, tellement attentif, compétent et issu d’une des plus anciennes familles de Saint-Louis. Mon docteur m’a dit, mon docteur a fait, mon docteur veut, mon docteur oblige les infirmières à prendre bien soin de moi. Il les a bien dressées. Dresser les gens était une de ses expressions favorites. Surtout quand le dresseur était un homme et la dressée une femme. Elle le portait aux nues parce qu’elle aimait comment il s’occupait d’elle et aussi parce qu’elle avait toujours vénéré les hommes et méprisé les femmes, elle-même comprise. Sur ces entrefaites, le médecin qui avait été prévenu de son arrivée proposa à Emilie de lui faire un compte-rendu de la situation et l’entraina dans le couloir. Âgé d’une cinquantaine d’années, il était grand, mince, à l’allure élégante et extrêmement grave avec des yeux bleus perçants qui la fixaient avec un mélange de bonté et d’autorité. Sans le vouloir son aréopage d’assistants le mettait en valeur car ils présentaient des physiques ordinaires et sans grâce. Emilie ressentit immédiatement une flèche dans le bas ventre, une décharge électrique dans la poitrine et éprouva quelques difficultés à se concentrer sur le tableau clinique et thérapeutique qu’il lui dressait. C’était exactement le genre d’homme qu’elle aurait aimé détourner du droit chemin. Elle aurait adoré ébranler sa carapace puis la lézarder, la briser et le mettre à nu. Elle savait qu’elle n’était pas là pour ça et, de toutes façons, elle ne s’humilierait jamais à briguer les faveurs d’un homme qui faisait certainement des ravages sur son passage. A peine émoustillée, elle démissionna, enfin pas complètement car on ne sait jamais. Officiellement par rapport à elle-même, elle signa donc un traité de renoncement et s’en félicita tout aussi intérieurement. Elle avait déjà connu ce genre de situation avec le bel oncologue chirurgien qui l’avait opérée d’un cancer du sein. Il lui avait complètement retourné les sens pour son bonheur car ses émois lui avaient permis de traverser son épreuve dans l’euphorie et l’apesanteur de son corps souffrant. Elle avait été chanceuse car l’homme avait implicitement accepté de jouer avec elle. Il avait beaucoup d’esprit et savait tout aussi bien prendre sans donner que donner sans prendre. Il la relançait juste ce qu’il fallait pour l’encourager à jouer mais n’en faisait jamais trop signifiant clairement qu’il ne promettait rien. Ainsi, alors qu’elle avait beaucoup fantasmé sur sa présence lors du dévoilement de son sein mutilé, se regardant dans le grand miroir du cabinet de toilette tandis que, debout derrière elle il enlevait délicatement les pansements et qu’elle aurait reçu la vision simultané de sa cicatrice et du visage de l’homme, il refusa en se moquant d’elle ironiquement. Ah, vous croyez que j’ai le temps de défaire les pansements de chacune de mes patientes. Non bien sûr pensait-elle, prenez seulement le temps de défaire les miens. Elle se sentit confuse, non pas parce qu’elle avait tenté d’abuser du précieux temps du docteur O’Neill mais parce qu’elle avait été remerciée. Il était gentiment pervers car il la relançait insidieusement tout en cherchant à la culpabiliser de lui réclamer du temps quand, comme il le lui dit, tant d’autres cas beaucoup plus dramatiques que le sien l’attendaient. Elle n’en était pas dupe mais, pour surmonter sa maladie, elle avait besoin du trouble que lui procurait sa présence même si elle était consciente du danger de tomber dans le gouffre de l’aliénation sentimentale. Emilie établissait une différence claire entre les pervers qui vous pompent la moelle sans retour et ceux qui jouent alternativement de la manipulation et de la bonté vous accordant des miettes utiles car énergisantes et porteuses de leçons édifiantes. Le docteur O’Neill avait été assez loin dans ses jeux car, alors qu’il la transportait comateuse sur un brancard, elle avait senti quelque chose de mou contre sa main et bien que faible et cotonneuse, elle avait compris que le docteur était nu sous son pantalon et qu’il le lui faisait savoir. Une semaine plus tard, alors qu’elle avait retrouvé conscience et mobilité, il lui avait demandé si elle se souvenait qu’il avait dû lui-même pousser le brancard dans l’urgence. Elle répondit calmement, secrètement satisfaite de le décevoir, que non, elle n’en avait aucun souvenir. Par cette dénégation, elle prenait sa revanche sur ses espérances définitivement déçues d’être élue par le bon docteur. Il avait eu le beurre et elle ne lui donnerait pas l’argent du beurre. Elle avait analysé tout cela a posteriori mais sur le moment elle avait agit en pleine spontanéité. C’est comme ça, on fait des choses adroites ou maladroites sans savoir pourquoi et bien heureux sont celles et ceux qui contrôlent parfaitement émission et réception de leurs signaux. Emilie étant plutôt maladroite, elle comprenait les mécanismes de ses actes après coup, ce qui, malheureusement, ne l’empêchait pas de recommencer les mêmes erreurs. Le grand drame d’Emilie était de posséder très peu d’estime d’elle-même et de ne pas être vraiment motivée par ses intérêts personnels ce qui l’entrainait à se vendre à l’illusionniste le plus séduisant.

Dans sa vie de patiente, elle avait souvent rencontré de beaux docteurs, surtout des chirurgiens et elle se demandait si ceci avait à voir avec cela. Tout le monde a entendu les chansons paillardes des salles de gardes mais un ami médecin lui avait raconté qu’on partouzait beaucoup dans le milieu et que ça aidait à monter des carrières. Étrangère à ces pratiques, Emilie avait compris d’après les témoignages directs qu’elle avait entendus qu’elles resserraient les liens de tous ces messieurs qui se tenaient par la barbichette et qu’elles avaient l’avantage d’ériger la libido en barrière contre la maladie, la déchéance et la mort et de favoriser la distanciation du patient.

Le dernier voyage d’Emilie à Saint-Louis remontait à 2004, juste avant la disparition de son père après laquelle elle n’avait pas souhaité revenir, même pour se recueillir sur sa tombe. La veille de sa mort qui était son anniversaire, elle l’avait appelé , de Paris, à l’hôpital où il était soigné pour une pneumonie. Elle lui avait dit qu’elle l’aimait, qu’il avait été un bon Papa et il lui avait répondu qu’il l’aimait aussi. Il lui avait dit qu’il aimerait boire une bière bien fraîche et elle avait pu demander à une infirmière de la lui apporter. Elle avait su par son oncle qui était venu lui rendre visite peu après que son souhait avait été exaucé. Il s’était doucement éteint le lendemain et lorsqu’on lui avait téléphoné la nouvelle elle n’avait pas pleuré. Elle lui avait souhaité bon voyage car elle savait qu’il allait partir. Elle était en paix avec lui et conservait en elle le souvenir d’un homme bon et lucide qui ne l’avait jamais protégée mais qui la respectait et lui montrait de l’affection. Désormais, la mention d’une bière bien fraiche la renvoyait immanquablement aux dernières paroles de son sentimental de papa.

Le dimanche suivant, Charlotte offrit à Emilie de la conduire sur la tombe de son père, ce qu’elle accepta dans une bouffée de reconnaissance émue. Le temps était magnifiquement ensoleillé et le ciel d’azur. Le cimetière était assez éloigné d’University City mais Charlotte l’y conduisit avec assurance et trouva rapidement l’emplacement de la tombe. Beth ramassa sans mot dire des pignes de pin sur la pelouse et, alors qu’Emilie se recueillait en silence devant la pierre tombale de son père, le regard fixé sur le Mississipi dont le dos argenté miroitait au fond de la vallée elle vit la petite fille disposer harmonieusement et avec application les fruits secs autour de la stèle. Elle dessinait un cœur. Des larmes d’attendrissement lui vinrent aux yeux. Simon ne s’était pas trompé en accordant autant de bienveillance à Beth qui l’avait compris, même si elle n’avait pas de mots pour le dire. Emilie la prit dans ses bras et la serra en silence, très fort contre elle en guise de reconnaissance. C’est bien beau tout ça se dit-elle en se ressaisissant, nous n’allons tout de même pas nous éterniser dans l’émotion et elle les invita au restaurant. La vie continuait avec ses plages de gravité alternant avec les futilités et l’insouciance. Elles atterrirent dans un fast food spacieux perdu au milieu de la campagne où Beth se régala avec toutes sortes de cochonneries défiant les règles élémentaires de la diététique Elle était joyeuse, babillait comme un pinson et posait des questions directes et indiscrètes qui amusaient Charlotte et Emilie qui la traitaient comme une reine. La gentille insouciante gaieté de l’enfant les ravissait et elles profitaient agréablement de ce moment de sérénité. Charlotte proposa à Emilie de lui montrer un magasin de fripes situé sur le chemin du retour, ce qui fit passer un nuage sur le visage radieux de Beth mais elles maintinrent  leur projet. A chacune son tour, ma chérie.

Emilie adorait les friperies américaines car elles recèlent des merveilles pour des prix dérisoires. Les Américains consomment beaucoup et donnent tout autant. Emilie avait remarqué que les américains consomment plus que les français non tant grâce à un pouvoir d’achat plus élevé mais surtout du fait d’une logique commerciale différente. La quantité, les extras, les bonus, les bargains-les bonnes affaires- et le service étaient associés à tous les produits ; En alimentation, les rations étaient familiales. En textile, on vous en donnait 3 pour le prix d’un. Quand elle commandait une part de gâteau, on lui proposait un topping- du coulis- et de la crème en prime. Quand on achetait des vêtements, il n’était pas rare d’en avoir deux ou trois pour le prix d’un. Emilie en avait conclu que la marchandise n’avait pas de valeur en soi et que ce qui importait au commerçant était de faire rentrer le plus de dollars possible. Un dollar est un dollar, un buck qui détient une valeur symbolique beaucoup plus forte qu’un franc autrefois ou un euro à notre époque pour la bonne raison qu’il n’a jamais été dévalué.

Lorsqu’on achetait un lot de T-shirts qui comprenait un bleu, un vert et un rouge mais qu’on ne voulait que le rouge, alors on donnait le bleu et le vert tout droit sortis de l’emballage. Le système de charité très bien organisé faisait le reste ce qui expliquait pourquoi les magasins des associations caritatives étaient aussi bien fournis en produits neufs ou très peu utilisés.

Les deux femmes se dispersèrent parmi les rayons tandis que Beth allait bouder près de la vitrine. Elle s’assit carrément par terre, les sourcils froncés et se concentra sur les petits jouets qu’elle avait reçus avec le menu enfant, les mettant en scène en racontant à voix basse un scénario. Charlotte était déjà partie explorer les portants qui croulaient sous les vêtements soigneusement rangés par catégorie. Emilie la rejoignit et commença à repérer à l’œil, les matières naturelles qu’elle prisait puis terminait l’identification par le toucher. Ensuite, pour plus de certitude, elle regardait la composition mentionnée sur les étiquettes. Coton, lin, métis, chanvre, fibranne, viscose, laine, mohair, angora, cachemire, alpaca, soie pongée ou bourrette de soie. Motifs imprimés, brocart et impressions damassées, ikat. Emilie trouva un pull en mohair prune agrémenté d’une rangée de motifs rouges, jaunes et verts qui la protégerait efficacement du froid continental qui régnait à Saint-Louis. Charlotte jeta son dévolu sur des écharpes de soie dans les tons bleu et rouge. Elles étaient ravies de leurs trouvailles qui ne leurs coutaient que quelques dollars. Elles récupérèrent Beth qui avait eu le temps de se plonger profondément dans son monde imaginaire et ne voulait plus s’en extraire. Elles patientèrent un peu, elles lui devaient bien ça. Elles reprirent la voiture sur le parking pour regagner University city. Le soleil avait baissé, il commençait à faire frais lorsqu’elles arrivèrent devant leurs maisons respectives et prirent congé les unes des autres d’excellente humeur. Emilie se sentait particulièrement rassérénée d’avoir vu la tombe de son père avec des gens qui le gardaient tout simplement dans leur cœur.

Emilie aimait les Zétazunis et déplorait les préjugés anti-américains de ses compatriotes victimes de leur propre ignorance. Comment la petite France pouvait elle se comparer à un pays qui, démographiquement et géographiquement, était au moins cinq fois plus grand qu’elle ne cessait-elle de rappeler à ses concitoyens qui avaient oublié la fable de la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf tant à la fin qu’elle éclata. Les sentiments d’Emilie avaient beaucoup évolué depuis son premier voyage à Saint-Louis à 19 ans alors choquée par l’omniprésence du drapeau américain sur les voitures, devant les maisons particulières et les bâtiments commerciaux, à l’intérieur des magasins, dans les chambres d’enfant, imprimé sur des jouets, des tissus d’ameublement, des caleçons et des chemises, collé sur des chopes, des assiettes, des cahiers et des stylos. Il inspirait même les logos et les enseignes de certaines marques et on pouvait l’acheter dans toutes les tailles et matières dans n’importe quelle boutique. En bonne petite française humaniste et gauchisante qu’elle était, elle éprouvait un certain dégoût pour le drapeau français qui était l’emblème des partis de droite racistes, violents et haineux. Sa culture ne lui permettait pas de comprendre l’importance de se rallier autour du symbole de sa propre Nation. Au fil des années, elle avait compris que le drapeau américain générait le ciment qui permettait de construire une nation sur une terre d’immigration, par définition constituée de communautés affirmées dans leur disparité. Elle pensait aussi que sans ce fort ralliement autour du symbole national la construction du pays n’aurait jamais été aussi rapide et qu’il n’aurait pas pu produire en deux cents ans une culture aussi solide que le monde entier copiait et enviait tout en la jalousant. Les Américains étaient les premiers dans presque tous les domaines et elle se disait que même si le puant système capitaliste avait aidé il n’était pas l’unique moteur de cette réussite écrasante. Les Zétazuniens travaillaient dur et prenaient peu de vacances, ils étaient perfectionnistes, ils respectaient le client et se respectaient entre eux, ils étaient professionnels et pragmatiques. Ils n’avaient sans doute pas le sens du service public mais ils avaient le sens du devoir, ce qui leur était rappelé par l’omniprésence des religions et la présence divine inscrite sur chaque billet de banque  « In God we trust ». Ce n’est pas pour autant qu’Emilie ne voyait pas tous les défauts, excès et inconvénients graves que renfermaient les Zétazunis mais elle faisait confiance à ses intellectuels qui étaient les premiers à les dénoncer. Elle éprouvait de l’admiration pour ceux qui s’étaient dressés, au péril de leur vie comme Martin Luther King, contre la ségrégation raciale fanatique, contre le Maccarthisme, contre le Watergate, contre la libre circulation des armes, contre les discriminations sexistes et homophobes, contre les abus et mensonges de Bush. Elle s’émerveillait régulièrement de rencontrer des gens de toutes origines sociales et ethniques faisant référence au premier amendement de la constitution de leur pays qui garantit la liberté de religion, la liberté d’expression, la liberté de la presse et la liberté de rassemblement. Elle trouvait que dire premier amendement sonnait plus grave que démocratie comme on dit en France, une notion galvaudée selon elle.

Pendant un bon mois, Emilie alla et vint entre la maison familiale et l’hôpital où Lucie récupérait lentement mais surement. Dès qu’elle put tenir debout, elle fut prise en charge chaque jour par une orthophoniste, un ergothérapeute, une kiné et même un psychologue qui réunissait les patients à peu près valides afin de les inciter à évacuer le traumatisme de leur attaque. L’organisation des soins était parfaite. Tous les rendez-vous programmés étaient honorés et en cas d’imprévu, un responsable était toujours disponible pour trouver rapidement des solutions alternatives. Le beau docteur était présent plusieurs heures dans la grande salle de rééducation et allait voir les patients les uns après les autres pour leur parler, les écouter et évaluer leurs progrès. Un jour, il demanda à Lucie de lâcher son déambulateur venez vers moi, faites moi confiance, appuyez vous sur mes bras lui dit il avec conviction. Ce que fit la mère sans chuter tandis qu’Emilie disait j’aimerais bien qu’on me demande ça à moi aussi. Le bel homme la regarda passant en un quart de seconde de la stupéfaction à l’amusement contrôlé. No comment.

Emilie était non seulement émerveillée par la rapidité de la prise en charge rééducative après l’AVC mais aussi par le professionnalisme du personnel médical et les moyens mis en œuvre pour remettre les patients d’aplomb. Tout un étage de l’hôpital était dévolu à la rééducation des patients. La salle principale était partagée en plusieurs parties. Un coin avec des matelas en mousse pour la kiné, une véritable voiture pour réapprendre à s’asseoir et se relever du siège, une cuisine pour retrouver les gestes du quotidien, une douche pour reconquérir l’autonomie sanitaire et une chambre avec des placards et un lit. Un local renfermait toutes sortes de cannes, de béquilles, de déambulateurs, de chaises roulantes que les handicapés pouvaient essayer afin de choisir le modèle qui leur convenait le mieux. Tout ceci ne coûtait rien à Lucie qui bénéficiait d’une couverture santé sociale qui couvrait toutes les dépenses, y compris la fourniture d’un fauteuil roulant tout neuf.

Un jour, Emilie apporta à sa mère de la pâte à modeler pour l’aider à retrouver l’agilité de ses doigts. Elle pensait qu’elle se contenterait de malaxer la cire mais, à sa grande surprise, Lucie modela de jolis petits personnages, des sortes de petits lutins de diverses couleurs. La vieille retrouvait sa dextérité et sa créativité qui était indiscutablement l’une de ses principales qualités. Elle avait été une excellent pianiste, une chanteuse de bon niveau, elle s’était lancée dans la peinture sur le tard avec des résultats agréables à regarder, elle brodait et confectionnait des panneaux décoratifs à partir de ses canevas. Paranoïaque et mythomane, elle avait également l’art de transformer les réalités en les dramatisant, une manière de raconter qui plaisait quand on ne la connaissait pas.

Alors qu’Emilie admirait les œuvres de sa mère, le Docteur McAllen arriva dans la chambre et elle le prit à parti de l’incroyable et improbable œuvre de la malade, selon elle une manifestation remarquable de son rétablissement. A sa grande déception, le bel homme réagit à peine, ignorant les figurines. Quelle déception, il y aurait eu là matière à bavarder un peu mais, soit parce qu’il les avait déjà vues, soit qu’il en ait parlé avec son équipe, soit qu’il ait souhaité éviter un sujet de conversation avec elle afin  qu’elle ne se méprenne pas sur son intérêt, il se contenta de faire ses contrôles habituels et quitta rapidement la chambre. Emilie en fut vexée autant par amour propre que par ce dédain de son initiative heureuse dans le processus de guérison de sa mère et des résultats manifestes qu’elle avait entrainée. Non seulement on ne s’intéressait pas à elle en tant que femme mais on ignorait ses qualités pratiques et intellectuelles. Comme en d’autres circonstances elle pouvait briller comme un phare, ses lumières restaient ignorées parce que quand Lucie parlait de ses enfants elle ne nommait jamais Emilie. Elle avait désigné comme référent son fils benjamin, Hector, qui vivait en Arizona, à des milliers de kilomètres du Missouri et sa fille présente à ses côtés n’existait pas. Quoi qu’elle fasse, il n’y avait pas de place pour elle dans la mécanique familiale élaborée par la vieille.

Lucie sortit de l’hôpital au bout d’un mois en ayant récupéré l’essentiel de sa mobilité. Elle était encore fragile et loin d’être autonome nécessitant une surveillance et un accompagnement constants. Lucie s’occupait de tout. Courses, cuisine, ménage, entretien du linge, administration des médicaments, réception des visiteurs, démarches administratives, soins corporels. Lucie était incontinente la nuit et lorsqu’elle avait mouillé son lit malgré sa couche, elle fixait sa fille avec ravissement en disant la pisse. Enfermée dans sa gentillesse inébranlable, la fille répondait ce n’est pas grave, je changerai la literie et chaque jour, elle faisait tourner des draps dans la machine à laver au sous-sol qui était le seul lieu de la maison où elle pouvait tranquillement fumer sa cigarette, ce qui rendait les choses plus supportables.

Vers la fin du mois de novembre, près de deux mois après son attaque, Lucie se sentit suffisamment solide pour avoir envie de changer d’air et émit le souhait d’aller faire une cure dans un petit village de l’Illinois qu’elle connaissait bien. Emilie réserva une chambre à l’Original Springs Hôtel d’Okawville. L’un des courtisans de Lucie, Gaétan, les y conduirait.


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