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Le bleu dans tous ses états

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Sur la piste du bleu

Liane de volubilis sur mon balcon. J’ai forcé le contraste du cliché pour faire ressortir les bleus. photo LC

Cette fleur bleue est connue aussi sous le nom de belle de jour car elle s’ouvre le matin pour se fermer dès l’amorce de la descente du soleil On l’appelle encore ipomée ou liseron bleu. Ipomoea purpurea (L.) Roth., famille des Convolvulaceae, tribu des Ipomoeeae. Le volubilis est le symbole de l’amitié dévouée.

Le bleu profond attire l’homme vers l’infini, il éveille en lui le désir de pureté et une soif de surnaturel.  Kandinsky in « du spirituel dans l’art ».

 « Si on étudie l’art japonais, alors on voit un homme qui passe son temps à quoi? à étudier la distance de la terre à la lune? non, à étudier la politique de Bismarck? non, il étudie un seul brin d’herbe. Mais ce brin lui porte à dessiner toutes les plantes, ensuite les saisons, les grands aspects des paysages, enfin les animaux, puis la figure humaine. Il passe ainsi sa vie et la vie est trop courte à faire le tout.Vincent van Gogh in « Lettres à son frère Théo »


J’avais toujours savouré et respiré le bleu mais ce n’est que récemment que je décidai de retrouver tous les lieux où il m’avait charmée.

 Le bleu m’enveloppait comme une caresse. Il me rassurait, me faisait chaud à l’âme. Il me suffisait d’en percevoir une trace pour en ressentir du bien-être. A mon insu je le cherchais en toutes choses, en tout événement et, quand enfin je l’avais trouvé je ressentais un profond apaisement. Le bleu était pour moi comme une nourriture, mieux, je ne le savais pas encore, mais je ne pouvais pas m’en passer. Je ne suis pas sûre de l’avoir réclamé à haute voix. Il s’agissait d’un besoin très intérieur avec lequel je vivais depuis si longtemps que j’en avais été négligente. C’était comme un parfum que l’on ne sent plus pour l’avoir trop porté et dont on ressent l’absence dès qu’on l’a délaissé.

La piste du bleu reposait essentiellement sur des objets qui se relayaient d’un lieu à l’autre, d’une époque à l’autre, d’une saison à l’autre. Ces objets racontaient des histoires qui devaient se dire dans la pénombre et à mi-voix. Dans cette douceur calme, dans ce silence tumultueux, s’arrachant au noir de l’absence, encore humide de longs voyages lointains, la part de bleu scintillait délicatement en un fugitif sourire. L’objet bleu a ceci de particulier qu’il luit dans le noir tout en s’en arrachant. Il fait volume, comme un renflement dans le velours.

 Les émaux cloisonnés de Chine, un art ancestral qui fait une large place aux bleus.http://lesbruitstanniques-teastories.blogspot.fr/2010/05/emaux-cloisonnes-chinois.html#links

L’objet bleu n’est pas toujours conteur. Il ne suffit pas d’être une chose bleue pour témoigner de traces de l’humain, de vestiges du temps ou de paroles profondes. Je n’ai jamais trouvé mon propos dans la porcelaine décorée de bleu des vases de l’époque Ming alors que je l’ai trouvé dans les perles émaillées d’Iran ou des cloisonnés de Chine. Le support du bleu trouve son élément dans quatre grandes catégories: les étoffes, les terres cuites, la peinture et les cristaux.

 Suivre le bleu c’est aussi trouver le noir et le jaune comme la nuit appelle la clarté, comme l’ombre appelle la lumière, comme le silence appelle le bruit .D’ailleurs, pour Van Gogh, il n’y a qu’un coup de pinceau du noir au bleu de Prusse « tout cru ». (lettres p.240).

A gauche, estampe de Hiroshige, à droite copie par Vincent van Gogh

 Parmi les étoffes, le coton teint à l’indigo exerce un pouvoir de fascination toujours renouvelé car il libère le bleu au rythme du temps. Dans les terres cuites, le cobalt marié au manganèse donne l’illusion de la profondeur. Les bleus travaillés à l’huile ou à l’eau de Kandinsky incitent l’âme au rêve. D’autres réveillent le voyageur dans les estampes de Hiroshige. Le lapis-lazuli, le vrai, le pur lapis afghan, triomphe comme du bleu à saisir, du bleu dans la masse: on peut le soupeser, le tâter, le caresser, le mordre; il a une consistance et ce n’est que de la couleur.

 Dire sur le bleu ne préjuge pas d’un mépris pour le reste de la palette. J’aime le bleu comme j’aime les chocolats fourrés à la liqueur. Peut-être l’aimais-je comme j’aurais du dire que j’aimais mon amant, comme un être qui fait partie de soi, comme un gène, un membre ou plus encore, comme le sentiment d’amour lui-même, ce que décrit si bien Stephan Zweig dans son roman « La pitié dangereuse ». J’aime aimer le bleu. Il me plait d’aimer le bleu. Es gefählt mir.

Les couleurs sont une virtualité, elles n’existent pas en soi

Les couleurs n’existent pas en soi, elles sont le fruit de la perception. L’oeil capte des ondes que le cerveau traduit. Lorsque l’oeil et le cerveau fonctionnent mal ou différemment des normes, nous ne percevons pas les couleurs telles qu’elles sont habituellement perçues. C’est le cas des daltoniens. Du fait que les couleurs soient une perception, elles sont virtuelles et subjectives, ce qui explique leur influence sur l’humeur et la psychologie en général. Quand je dis que j’aime le bleu et qu’il me fait du bien, j’exprime à la fois un sentiment, résultat de l’association complexe de souvenirs abstraits et concrets, et une impression qui relève des lois de la physique et de la chimie. La physique, c’est le jeu des ondes émises par l’objet. La chimie, c’est la cuisine des photosrécepteurs qui tapissent la rétine, les bâtonnets qui captent la lumière avec une substance chimique appelée rhodopsine ou pourpre rétinien. Quand la lumière frappe une molécule de rhodopsine, celle-ci génère un faible courant électrique. Les signaux ainsi recueillis forment un message qui est transmis aux cellules nerveuses de la rétine.Les cônes sont de trois types selon le pigment qu’ils contiennent et ont donc une sensibilité à des ondes lumineuses de longueurs différentes : cônes contenant de l’erythropsine (sensibles au rouge), de la chloropsine (vert), de la cyanopsine (bleu).

Quand Kandisnkys écrit que le bleu est la couleur de l’âme, il exprime le résultat d’une interaction complexe entre le support de la couleur et la personne qui la regarde.

Du fait de sa virtualité, le bleu est difficile à nommer.Dire les couleurs est, selon Wittgenstein, un jeu de langage parce que leur perception est subjective et relative. Non seulement elles dépendent de la faculté de chaque individu à les identifier – au delà des malformations génétiques comme le daltonisme ou l’amblyopie- mais aussi de leur exposition à la lumière, des autres couleurs et matières qui les entourent, de la nature de leur support et de leur texture même. Du bleu imprimé en quadrichromie sur du papier journal ne sera pas perçu de la même manière qu’imprimé sur du papier chiffon ou du plastique. La teinture indigo utilisée pour dessiner sur vélin n’a pas le même intérêt visuel qu’utilisée en teinture dans les toiles rudes comme le denim.  J’ai vu au musée du Louvre quelques dessins très anciens peints avec de l’indigo façon lavis ; ils étaient ternes rendant une très vague sensation de bleu. Par contre, les dessins de la même époque sur papier teint à l’indigo rendaient un bleu plus soutenu.  A cette époque, vers le XVIème ou XVIIème siècle, les véritables bleus étaient produits avec de la pierre de lapis lazuli broyée, un pigment extrêmement coûteux et réservé à l’élite, ce qui explique sans doute que le bleu soit devenu la couleur royale.C’est pourquoi je ne peux pas parler des bleus sans parler de leur support, de leur production, de leur physique ou de leur chimie. Et parce que le bleu est une perception subjective, je ne peux le dissocier de sa symbolique ou de ses usages.

Dessin au lavis indigo d’après Jan Brueghel http://www.culture.gouv.fr/public/mistral/joconde_frACTION=RETROUVER&FIELD_98=TECH&VALUE_98=%20indigo%20&NUMBER=8&GRP=0&REQ=%28%28indigo%29%20%3aTECH%20%29&USRNAME=nobody&USRPWD=4%24%2534P&SPEC=3&SYN=1&IMLY=&MAX1=1&MAX2=1&MAX3=100&DOM=All

Le peintre Francis Lagneau exprime sur son site sa perception des bleus et l’utilisation qu’il en fait http://www.lagneau.net/French/Techniques.html. Auteur de son propre nuancier, il nomme les bleus alors que la plupart des marchands leur donnent un numéro. Représentons-nous une surface bleue : il y a là quelque chose qui nous fait quitter le champ de l’humain. De par sa nature interne, le bleu exige exactement le contraire du jaune : il demande en effet de rayonner de sa périphérie vers le centre et doit être plus concentré pour se diluer vers le centre. Le bleu a tendance à SE CONTRACTER. Tous les bleus que j’ai rencontrés sont passionnants. Rappelons-nous également que le bleu, c’est l’ombre car toutes les couleurs deviennent bleues avant de disparaitre dans le noir. Je cite les principaux bleus :

1. L’Outremer, bleu transparent tendant vers le violet.
2. Le Bleu de Prusse, bien qu’assez instable à la lumière, m’est indispensable avec sa tendance fortement verte. Il faut l’utiliser prudemment car base d’un ciel, il a tendance à prendre toute la place chromatique d’un tableau.
3. Le Bleu de Cobalt, le bleu de bleu, à mon sens le bleu le plus pur que toute surface blanche contient dans ses ombres.
Indigo et Bleu Turquoise, aux tendances vertes.
4. Le Bleu de Sèvre, bleu lumineux qui convient bien aux chairs.

 A l’extrême gauche, le nuancier de Francis Lagneau, à côté, celui de Sennelier marchand de couleurs pour artistes. Les nuances sont nommées selon une nomenclature  classique alors qu’elles sont désignées par des numéros sur le nuancier de Sennelier, à l’image de tous les marchands de couleurs, y compris les couleurs pour le bâtiment.http://blog-magasin-beaux-arts.blogspot.fr/2012/03/nouvelles-aquarelles-sennelier.html

Je trouve difficilement les mots qui traduisent exactement le bleu que je regarde. J’ai recherché dans les catalogues de couleur, les nuanciers et les palettes sans y trouver de nomenclature simple et universelle. Lorsque j’ai visité le Musée des impressions sur étoffes de Mulhouse, j’y ai contemplé des nuanciers anciens dont les commentaires étaient écrits à la plume. D’un côt était fixé un petit échnatillon de tissu teint et de l’autre la formule de la teinture utilisée. La teinte passe, la formule demeure à condition de disposer des mêmes ingrédients.http://www.musee-impression.com/default.html

Pervenche des sous-bois http://jm.rober.l.fr.over-blog.fr/article-c-est-le-printemps-69748580.html

La dénomination du bleu est complexe et incertaine. Par exemple, en japonais, le bleu se dit avec différents mots mais l’un de ces mots signifie aussi amour : » ai ». Le bleu dit « indigo » tire parfois sur le violet ou sur le noir et avec l’âge sur le bleu ciel. Le bleu dit « pervenche » tire plutôt sur le violet ou le mauve soutenu lorsqu’on regarde la fleur qui lui a donné son nom. Le turquoise, dont le nom est dérivé de Turquie, est tantôt associé aux verts, tantôt aux bleus. Dans le commerce des pigments destinés aux peintres, un consensus a été établi pour nommer les couleurs avec constance. On achètera du bleu de Prusse, du bleu outremer, du bleu de cobalt ou du bleu céruleum  les yeux fermés sachant que chaque tube ainsi étiqueté contient un pigment semblable.http://www.dotapea.com/bleuschauds.htm

Les bleus de Hokusaï et Hiroshige ont inspiré les impressionnistes qui les découvrirent grâce à l’antiquaire Bing qui recevait des objets enveloppés dans des estampes qui étaient recyclées en papier d’emballage par ses expéditeurs japonais .

Estampe de Hiroshige dans laquelle le bleu appelle les bleus

Bleu est amour. Ainsi parlait presque la phrase qui soulignait un paysage vide suspendu par un cordon de soie blanche au dessus de mon lit d’enfant. Avant même de laisser mon regard couler vers le texte qui soulignait en lettres dorées ce paysage flou, je me lovais dans la soie douce du cordon blanc, je goûtais la saveur du carton épais et mat, veiné comme un cuir tendre au velouté révélé par le discret sourire d’un filet d’or. En réalité, la phrase se lisait ainsi: » Dieu est Amour » ou « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ». A vrai dire il me semble que ces phrases ne faisaient pas sens, qu’elles étaient à mon entendement aussi creuses que le paysage était vide, qu’elles me glissaient sur la pensée comme l’eau sur les plumes d’un canard. D’ailleurs, elles sont restées dans ma mémoire comme intactes, fossilisées dans ce que mon incompréhension pouvait leur conférer d’hermétisme. Ah, si j’avais pu y croire. Mais je ne croyais en rien. J’avais des besoins. Le bleu en faisait partie.

 La recherche du bleu était devenue une nécessité. J’avais des envies de bleu tout à fait identiques à des envies de friandises. Je salivais devant les bleus qui seyaient à mon goût. Le plaisir qu’il me procurait était tout oral. Il s’agissait d’un bleu mais il était multiple. A vrai dire, c’était une qualité de bleu que je recherchais. Elle pouvait revêtir des aspects différents. Sa dissémination se reconstituait comme un puzzle dans mon âme, en dehors de tout contrôle. Chaque pièce du puzzle se replaçait d’elle même dans un ensemble qui siégeait dans mon inconscient. La disponibilité de cette reconstitution était permanente, elle n’avait ni lieu ni heure de prédilection et à tout moment, la perception de l’éclat de bleu susceptible d’entrer le puzzle pouvait produire le même sentiment de plénitude. Ce n’était donc pas le bleu « en soi » qui apaisait ma faim profonde, c’était l’élément d’un argument qui, il faut bien le dire, dépassait mon entendement; je vivais donc avec cette préoccupation qui rencontrait beaucoup d’incompréhension et parfois de l’étonnement.

 Un jour, je me décidai. Je me souviens de ce jour de printemps. L’air était particulièrement léger et la scène de la ville se découpait avec cette netteté propre aux belles journées des premiers ensoleillements. Le ciel était lisse et d’un bleu homogène. Il était vraiment bleu et je m’en fichais. Le bleu du ciel n’a pas d’âme sauf lorsqu’il joue à cache -cache avec les frondaisons de l’été brûlant. Je le regardais comme je regardais défiler le paysage urbain à travers la vitre du taxi qui m’emmenait au musée Guimet. J’étais déjà entrée dans la phase exploratoire du bleu et j’avais alors abordé le chapitre de la porcelaine: bleu de cobalt, blanc de manganèse. J’allais donc observer la collection de porcelaine rassemblée par Guimet, cet ingénieur qui avait mis au point le fameux bleu outremer synthétique qui devait remplacer le lapis-lazuli broyé et dont Ingres vantait les qualités en pinceau comme en paroles.

Je n’avais pas lu cette information dans le manuel Roret du coloriste sans une pointe d’émotion. Il m’était difficile d’admettre que le bleu qui, dans la peinture, avait endossé toutes les vertus du lapis lazuli put être ainsi, du jour au lendemain, remplacé par une banale formule chimique qui nous éloignait fâcheusement des évocations mystérieuses de la route de la soie , de l’Egypte antique et des mines millénaires de Sar-eSang au cœur de quelque sommet inaccessible d’Afghanistan..

Le bleu matière

Robert Perlin, Bouclier http://www.actualart.com/PageOeuvre.cfm?Mode=Gal&IDOeuvre=485&PageRec=3

Plus que les formes, les couleurs m’attirent. Pourtant, les couleurs ont aussi une forme. Elles possèdent une texture, une qualité particulière de leur masse. Elles soulignent les contours des matières qui les portent. La couleur est toujours le contenu d’une ligne mais, selon son pouvoir d’évocation, elle peut la décomposer, l’effacer, la supplanter, la submerger, l’atténuer, l’estomper ou la moduler. La densité de la couleur est inséparable de la matière dont elle est faite ou dont elle semble faite. Les surfaces trop lisses affadissent ou vident la couleur de sa magie. Les peintres travaillent sur l’épaisseur et les propriétés du pinceau pour donner de la vie aux couleurs. La qualité du bleu de Van Gogh tient, au moins en partie, au travail fait sur la texture de la touche. De nos jours, les œuvres du peintre Perlin sont une illustration de ces propos. Elles sont le produit d’un travail méticuleux du bleu sur le bleu, dans le bleu, à travers le bleu, sous le bleu. Tout y fait pour suggérer la monochromie sans jamais y donner. La granularité de la matière, ses formes, ses reliefs rythment chaque tableau au son de chaque nuance de bleu. La variété des matériaux utilisés s’efface au profit de l’émergence d’une cartographie du bleu dont la logique se reconstitue à la lumière de chaque regard. Toutefois le voyage est guidé par les chemins dessinés par la texture. Paradoxe : de la peinture de Perlin se dégage une impression de chaleur rarement ressentie au contact du bleu.

LA COULEUR BLEU

La couleur bleu est certainement aujourd’hui l’une des plus employées et dans tous les domaines. En peinture, elle fut épargnée en raison de son coût élevé jusqu’à l’invention en 1827 du bleu outremer synthétique en France et, un peu plus tard en Allemagne par hasard pour le bleu dit de Prusse. Les peintres qui ont exercé à la charnière des XIXème et XXème siècles ont fait un usage intense du bleu du fait de la convergence d’un état d’esprit et d’une possibilité nouvelle offerte par les découvertes chimiques.

 Dans ses lettres de Nuenen écrites entre Décembre 1883 et Novembre 1885, Van Gogh écrivait ceci (lettres à son frère théo p.109): Je suis toujours à la recherche du bleu. Les figures de paysans, ici, en règle générale, sont bleues. Dans le blé mur, ou se détachant sur les feuilles sèches d’une haie de hêtres, de sorte que les nuances dégradées de bleu sombre et de bleu clair reprennent de la vie et se mettent à parler en s’opposant aux tons dorés ou aux bruns rouges, cela c’est très beau, et dès le début, j’en ai été impressionné. Les gens d’ici portent aussi instinctivement des vêtements du plus beau bleu que j’aie jamais vu. C’est du drap rude qu’ils tissent eux-mêmes, le fil de chaîne est noir, la trame bleue et cela donne des dispositions lignées de noir et de bleu. Quand ces étoffes passent de ton et sont décolorées par le temps et la pluie, elles prennent un ton fin extrêmement doux, bien fait pour relever les couleurs de la chair. Un ton tout juste assez bleu pour réagir sur toutes les couleurs dans lesquelles il y a des éléments cachés d’orange, et assez décoloré pour ne pas faire hurler.

Saint-Rémy-de-Provence, par Vincent van Gogh

Cette description des vêtements bleus des paysans hollandais correspond tout à fait à l’observation que l’on peut faire des vêtements teints à l’indigo, lequel possède des vertus telles que nous lui consacrerons ultérieurement toute notre attention. Ici, le peintre qui s’était laissé emporter par son goût pour le bleu se ressaisit, il se sent coupable d’exprimer tant d’intérêt pour une couleur dont il souligne plus la qualité que la teinte qu’il ne précise même pas. Sans doute se dit-il qu’une couleur en soi est vide, creuse. Il essaie de se rattraper en théorisant: Mais ceci est une question de couleur, et la question de forme m’importe encore plus au point où je me trouve actuellement. Pour exprimer la forme, il me semble que l’on y arrive le mieux avec un coloris presque monochrome dont les tons diffèrent principalement en intensité et en valeur…

L’auto- portrait en habit breton de Franz Marc est une belle démonstration de cette théorie. Il est en effet bleu sur fond bleu. (cf Der Blaue Reiter)

 Quelles que soient les théories de Van Gogh sur l’usage du bleu, il suffit de regarder ses peintures pour comprendre qu’il est sincère lorsqu’il écrit qu’il est « toujours à la recherche du bleu ». L’appétit qu’il manifeste va bien au-delà de la théorie des couleurs, il est même plutôt en deçà, viscéral et archaïque.

 Vincent Van Gogh faisait grand usage du bleu de cobalt. Dans l’abondante correspondance adressée à son frère Théo, le peintre parle avec force détail de la technique picturale et de ses recherches. Il mentionne la couleur bleu avec suffisamment de fréquence pour qu’on puisse s’étonner de la valeur ordinaire qu’il lui donne. Les bleus que Van Gogh remarque ne sont pratiquement jamais spécifiés. Il cite le ciel « bleu », l’eau « bleue », des vêtements « bleus » sans autre précision: « J’ai fait cette semaine deux natures mortes. Une cafetière en fer émaillé bleu, une tasse (à gauche) bleu de roi et or, un pot à lait carrelé bleu pâle et blanc, une tasse-à droite-blanche à dessins bleus et orangés sur une assiette de terre jaune gris, un pot en barbotine ou majolique bleu avec dessins rouges, verts, bruns, enfin deux oranges et trois citrons; la table est couverte d’une draperie bleue, le fond est jaune vert donc 6 bleus différents et 4 ou 5 jaunes et orangés… »

cristaux de bleu de cobalt 

A l’occasion d’une promenade aux Saintes Maries, l’inscription du bleu se fait plus précise: Je me suis promené une nuit au bord de la mer sur la plage déserte. C’était pas gai, mais pas non ‘plus triste, c’était-beau. Le ciel d’un bleu profond était tacheté de nuages d’un bleu plus profond que le bleu fondamental d’un cobalt intense, et d’autres d’un bleu plus clair, comme la blancheur bleue de voies lactées. Dans le fond bleu, les étoiles scintillaient claires, verdies, jaunes, blanches, roses, plus claires, diamantées davantage comme des pierres précieuses que chez nous-mêmes à Paris—c’est donc le cas de dire: opales, émeraudes, lapis, rubis, saphirs. La mer d’un outremer très profond—la plage d’un ton violacé et roux pâle il m’a semblé, avec des buissons sur la dune (de cinq mètres de haut la dune) des buissons bleu de Prusse…Au dessus de tous les bleu, il y a le cobalt : Le cobalt est une couleur divine et il n’y a rien d’aussi beau pour mettre de l’air autour des objets...

Sur les visages dont il s’attache à exprimer la pensée douloureuse et cachée, une seule couleur, toujours la même: le bleu.

 Autoportrait au chapeau de feutre,  Van Gogh 1888

Autoportrait par Pablo Picasso

La palette des bleus et la maîtrise des tons

Les bleus m’échappent à l’image de la fragilité de cette couleur. La maitrise de la matière colorée concerne au plus haut point le bleu qui est réputé pour son instabilité et sa sensibilité à la lumière. Les bleus utilisés en teinture végétale ont la réputation de « faner » rapidement. On connait la propension de l’indigo à se délaver.

En peinture, les bleus de Van Gogh ont la réputation d’être les plus résistants. On raconte que le peintre aurait eu un secret de préparation. Il est probable que Van Gogh ait usé de recettes personnelles lorsqu’il faisait ses mélanges de poudre et d’huile lui-même. Mais, dans ses lettres, il fait mention de tubes déjà préparés par contre, il donne des explications sur sa manière d’obtenir de beaux bleus: il étale la peinture en couche très épaisse au couteau, ensuite, il la « rase ». Dans « le manuel Roret du coloriste », on lit que la résistance du pigment bleu à la décoloration varie en fonction de sa préparation. Le bleu indigo a le défaut de noircir sauf si on le mélange à d’autres couleurs.

bleu d’outremer foncé

bleu d’outremer clair

bleu de manganèse (rien à avoir avec le bleu de cobalt triomphant sur son lit de manganèse dans les porcelaines de Delft ou les envoutantes faiences de Worcester)

Bleu coeruleum. C’est un bleu très pâle, très ciel

Bleu de Sèvres (le géant de Versailles avec son impudeur bruyante vautrée sur des violets aphones fortifié par des ors égoïstes)

Bleu turquoise, aussi imprécis et variable que les imitations de la pierre de même nom. Le bleu turquoise contient toujours un peut de vert mêlé à du blanc mais il peut gravir toutes les nuances, de la plus pâle à la plus foncée.

Le bleu minéral ou bleu d’Anvers est un bleu clair résultant d’un mélange de sulfate de zinc, sulfate de fer et prussiate de potasse. Le bleu minéral a l’inconvénient de pâlir à la lumière et de foncer dans l’ombre mais il produit des verts si beaux et souvent si indispensables pour le coloris des fleurs, qu’il ne faut pas le rejeter entièrement. »

Le bleu de Prusse (cyanure double de fer) tend quelquefois à verdir. »Le bleu de Prusse, dit « Anglais » est le meilleur; mêlé avec la laque, des violets, des terres de Sienne et du jaune indien, il perd cette apparence dure qu’on lui connait. »

Le bleu de ciel. issu du phosphate de cuivre, il présente beaucoup de solidité et peut produire des teintes aussi avantageuses que celles obtenues par le bleu de cobalt.

Aucun bleu ne peut remplacer les cendres bleues artificielles pour donner de « jolis verts frais ». Les cendres bleues sont préparées à partir d’une combinaison de carbonate de chaux, de carbonate de cuivre et d’eau. A l’origine vert, le mélange devient bleu au cours de la fabrication.

 Bleu de cobalt

Ce jour là, dans la pénombre soignée du Musée Guimet, au milieu de candidats à la sagesse orientale, dans une atmosphère de recueillement et d’opulence contenue, je trouvai peu de bleu.

Dans la porcelaine chinoise, le bleu, oxyde de cobalt, apparait après les tons ocres et vert, dans la période Jun Yao (Kiun-Yao). Ensuite, il est utilisé, mêlé au brun, dans la période « Sancai » dite des « trois couleurs » où dominent le vert, le noisette et le fond gris du grès. Le pigment grossièrement passé sur la poterie dégouline sur les flancs des chevaux, des vases et des pots.

A la fin du XIIIème siècle et au début du XIVème siècle, pendant la dynastie Yuan, apparait vraiment la porcelaine à décor bleu, peint ou en réserve, .qui va se développer pendant la Période Ming à la fin du XIVème, époque à laquelle les Chinois découvrent leur propre minerai de cobalt..

Auparavant, le bleu utilisé provenait du minerai de cobalt importé de Perse par les Mongols. A cette époque, les Chinois ignorent leur propre minerai qu’ils découvriront au milieu du XVème siècle. Le cobalt chinois est demeuré longtemps ignoré à cause de son aspect gris foncé qui ne permet pas de le distinguer d’un vulgaire caillou. Il existe en effet deux sortes de minerai de cobalt: un mélange dit « asbolite » d’oxyde de cobalt et de manganèse et un mélange d’oxyde de cobalt et d’arsenic qui produit de magnifiques cristaux d’aspect floral d’un bleu éblouissant. Ces cristaux dénommés érythrite ou cobaltite provenaient de Khemsar, au Sud de l’actuelle Téhéran.

Avec le minerai de Cobalt, les Mongols apportaient non seulement le goût et les moyens des motifs bleus mais ils apportaient aussi la technique de décoration sous couverte qui devait permettre aux Chinois de faire des progrès intéressants dans la maitrise de la technique de la porcelaine et de sa décoration. La couverte ou glaçure est une couche de porcelaine très liquide et très fine que l’on coule sur le motif peint avant de repasser l’objet au four. Elle permet d’obtenir des décors inaltérables et donnant l’illusion d’être pris dans la masse (le tesson de porcelaine) de l’objet qui les supporte. La couverte peut être blanc opaque, teintée à l’oxyde de cuivre pour lui donner des reflets bleutés ou à l’oxyde de fer pour lui donner un ton verdâtre comme chez les céladons coréens ou chinois.

Il est possible que ce qu’on appelle « couverte » dans certains manuels techniques soit une déformation du mot italien « coperta » ou du mot flamand « kwaart » utilisé à propos des faïences hollandaises. Il désigne une sur glaçure transparente au plomb qui recouvre un décor peint sur une glaçure opaque à l’étain. Le procédé donne une surface très brillante comme dans la majolique italienne.

Le minerai de cobalt, et notamment celui de Khemsar a d’abord été utilisé comme agent colorant. Les verres bleus les plus anciens ont été retrouvés dans la vallée de la Mésopotamie et datent de 2 000 ans Avant J.C.. Les premières céramiques connues proviennent également de Mésopotamie et datent du 9ème siècle. Au musée du Louvre, on peut voir dans une vitrine consacrée aux fouilles effectuée s par André Parrot à Mari des bols évasés décorées par quelques traits sinusoïdes bleus. Elles sont ornées de motifs bleu et vertu .Le vert est dérivé du cuivre et le bleu produit par du cobalt originaire de Khemsar. Ce dernier a pu être identifié en raison de sa teneur en arsenic. En outre, il n’y a qu’une dizaine de kilomètre entre Khemsar et l’emplacement des fouilles.

On a trouvé dans des tombes funéraires égyptiennes des datés de 1000 ans avant J.C.Des centaines de serviteurs de 120 à 18 cm de hauteur étaient placés auprès du mort pour effectuer à sa place les corvées de l’au-delà. Le Louvre recèle également des Hippopotames égyptiens datés de 2000-1900 av. J.C.Ces figurines sont émaillées d’un bleu persan vif et homogène sur lequel ont été peints des motifs décoratifs ou des détails anatomiques (les yeux, les mains) ou vestimentaires (coiffures, attributs sociaux, robes, etc.) La tonalité de ce bleu est très semblable à celle que l’on peut trouver aujourd’hui sur des céramiques en provenance de perse, d’Egypte, d’Inde et d’Afrique du Nord. La couleur de ces deux types de figurines permet de mesurer la résistance et la prééminence de la couleur bleu sur les autres teintes. En effet, un coup d’œil rapide jeté sur les vitrines du département des antiquités égyptiennes du Louvre permet d’isoler du regard deux couleurs qui tranchent dans un ensemble, d’ocres, de gris, noir, bruns, beiges. Ces deux couleurs sont le bleu représenté par le lapis lazuli pour les pierres de fonction, les sceaux et les perles et la cornaline d’un bel orange brulé translucide destinée au même usage et présente plus abondamment.

Le cobalt est apprécié comme pigment dans les céramiques parce qu’il a la propriété d’adhérer parfaitement aux surfaces vitrifiées à hautes températures. Il est très résistant, sa couleur ne s’altère pas. Toutefois, la qualité du bleu chinois tient aussi à la nature du support. Le feldspath de la pâte et de la glaçure est très homogène ce qui évite à la couleur de se disperser, de baver ou de couler sur le fond.

soient les théories de Van Gogh sur l’usage du bleu, il suffit de regarder ses peintures pour comprendre qu’il est sincère lorsqu’il écrit qu’il est « toujours à la recherche du bleu ».L’appétit qu’il manifeste va bien au—delà de la théorie des couleurs, il est même plutôt en deçà, viscéral et archaïque.

 Le Bleu de cobalt (bleu de Thénard ou bleu chimique) résulte d’une préparation complexe mise au point par monsieur Thénard. Le bleu de cobalt peut avoir 4 ou 5 teintes ou numéros différents selon la préparation. Dans l’une d’elle on lit que « le phosphate de cobalt chauffé au rouge avec de l’alumine, produit alors le bleu de cobalt. » Le cobalt le plus réussi est « léger et velouté ». Le bleu de cobalt n’a rien à voir avec le violet de cobalt qui est aussi violet qu’un fuchsia.

Le bleu outremer est soit naturel, soit artificiel. Le bleu le plus solide et le plus brillant est extrait du lapis-lazuli. Le pigment est extrait de la pierre par lavages successifs additionnés de substances solvantes. Le pigment représente généralement 5% du volume initial de la pierre. Vers 1850, son prix est extrêmement élevé: 80 à 100 francs les 30 grammes (l’once). C’est donc avec soulagement que peintres et mécènes assistent à la naissance de l’Outremer artificiel en 1827. Cet outremer là ne se vend que 25 francs l’once. Le manuel Roret ne donne aucune indication sur la solidité de cet outremer-là.

Bleu lapis—lazuli, mon préféré. Il est dense, il est plein, il est rond; il porte sa propre lumière en des inclusions de pyrite dorée. Il est veiné comme s’il avait une vie propre. On l’a beaucoup imité et il est associé à la richesse.

Bleu de Voronet

Le monastère de Voroneț ((roMănăstirea Voroneț) est un monastère de Bucovine en Roumanie, se trouvant près de la ville de Gura Humorului. Il a été bâti sous l’ordre de Étienne III le Grand ((ro)Ștefan cel Mare) en 3 mois et 3 semaines, du 26 mai au 14 septembre 1488 suite à une victoire contre les Ottomans.

On raconte que le bleu de Voronet est unique au monde et que son secret n’a jamais été percé. Son utilisation abondante dans les fresques du monastère est inhabituelle pour la région et pour l’époque, la fin du XVème siècle. Toutefois, cette légende est battue en brêche par un site de tourisme roumain, le bleu de Voronet serait obtenu à partir de lapis lazuli.

Les peintures qui couvrent les murs de l’église, exécutées par des maîtres anonymes, sauf Marcu, un maître peintre dont le nom est gravé sur le côté gauche de la porte d’accčs, enchantent par une harmonie chromatique particuličre, un type exceptionnel de composition, audace et clarté. Elles sont remplies de la douceur et la chaleur de l’esprit moldave, puisque leurs couleurs proviennent de la nature, riche en bleu et vert.

Le Monastčre de Voronet a été appelée la « Chapelle Orientale Sistine », alors que le bleu de Voronet, une couleur obtenue de lapis lazuli apparaît dans le lexicone à côté du rouge de Titien et du vert veronnaise http://www.rotravel.com/Endroits/Les-Monasteres-de-la-Valachie-et-de-la-Bucovina/Die-bemalten-kloster-der-Sudbukovina/Voronet

Selon nos connaissances, L’utilisation du lapis lazuli ne suffit pas à expliquer la spécificité du bleu de Voronet car il faut tenir compte de la composition du support des fresques, de l’origine du lapis lazuli (Afghanistan ou lac Baïkal ?) et de sa structure spécifique, des liants utilisés pour liquéfier la pierre et de l’éventuelle interaction avec les autres pigments. A supposer que le pigment soit du lapis lazuli, on voit que différents facteurs entre dans la nuance finale du bleu.

Les fresques extérieures du monastère de Voronet , patrimoine de l’UNESCO ttp://fr.wikipedia.org/wiki/Monast%C3%A8re_de_Vorone%C8%9B

Le jugement dernier http://www.formonline.se/kyrkor/Voronet/Voronet_last_judgement02.html

La Bucovine est une région de pluies continues pendant le printemps et l’automne, une terre frappée par les blizzards hivernaux. Les vents violents des steppes ont endommagé le côté nord des églises de Bucovine pendant des siècles, etmalgré cela des fresques extérieures sont encoreadmirablement bien préservées. Pendant un temps on a pensé que cette permanence était due à sa coloration, puisque les pigments des plantes se mélangeaient avec lejaune dœuf, qui étant grasse lui donait une certaine imperméabilité. Des études récentes ont démontré que les riches couleurs utilisées sont en vérité des combinaisons harmonieuses de quelques tons dérivés de pigments minéraux. L’ocre rouge extrait des argiles de l’oxyde de fer, l’oxyde rouge du plomb, le célèbre « bleu de Voronet  » inimitable, inexplicable, une couleur obtenue de lapis lazuli,une pierre semi précieuse. Le vert du carbonate du cuivre et l’ ocre jaune des argiles riches en oxyde hydraté de fer. Ces pigments se mélangeaient avec la suie noire pour résister à l’action du dessin en plâtre. On a identifié d’autres substances, comme vinaigre, oeufs, miel, etc. Pour les fresques de Bucovine on utilisait la technique classique, en peignant environ 4 mètres carrés ou plus par jour de travail.
Les détails étaient ajoutés au sec, en particulier les faces et les inscriptions, quelques fois on ajoutait des feuilles d’or.
http://www.vacance-roumanie.com/tourisme_roumanie/tourisme_bucovine.html

Dans l’iconographie religieuse, loes sujets et les couleurs obéissent à des canons établis en fonction des valeurs spirituelles qu’ils véhiculent. Le bleu de Voronet donne encore plus d’importance aux représentations du ciel pur et de la mer origine de la vie et, en conférent au bleu de Voronet un caractère d’exception on le charge d’une valeur mystique supplémentaire.

On peut aussi se demander si la présence importante du bleu dans les fresques de Voronet n’a pas été voulue comme un défi au bleu, plutôt turquoise, utilisé dans l’architecture musulmane puisque le monastère de Voronet a été érigé pour célébrer le recul de la domination ottomane. Dans le Coran, le vert est attribué à la communauté musulmane tandis que le bleu, perçu comme une couleur maléfique, est attribué aux Chrétiens. Il y aurait même eu une guerre des couleurs, les édifices religieux étant repeints en bleu ou en vert selon les conquêtes des uns et des autres.

 Les couleurs synthétiques

Les couleurs ont de tout temps fait l’objet de recherches techniques afin de diminuer leur coût, améliorer leurs qualités de durabilité, les rendre plus résistanctes aux températures et autres traitements physiques et chimiques ainsi que diminuer leur toxicité.

Les couleurs bleues synthétisées au XIXème siècle se répartissent selon trois bases: le bleu de Prusse, le bleu de cobalt et le bleu outremer. Le bleu de cobalt et le bleu outremer sont les plus utilisés.

La « Parisienne » de Pierre Auguste Renoir (1874, huile sur toile, 160X106 cm, National Museum of Wales, Cardiff) est un exemple de l’utilisation quasi exclusive des bleus de cobalt et outremer. On voit sur ce tableau une femme debout contre un fond vague, éclairée comme sur une scène, le projecteur étant l’œil gourmand du ou comme si elle avait déjà été un tableau. La femme porte une robe à tournure et à volants boutonnée jusqu’au cou. La robe est bleue. Tout bleu outremer. Blanches, la manchette de la main gauche et la collerette, soulignent le bleu. La matière vivante du bleu ·est rendue par un travail sur les dilutions, la superposition des couches et l’utilisation de brosses plates ou de pinceaux plus doux. .Les couches diluées de bleu de cobalt laissent transparaitre le fond ivoire. Malgré la présence de rouge garance, de jaune de chrome et de blanc de céruse dans la palette du peintre, devant ce tableau on se dit qu’on n’y voit que du bleu.

En 2009, une équipe de chercheurs annonçait la création d’un nouveau bleu, le Mn-YIn qui serait résistant à 1 200° et non toxique. Ci-contre le tableu des variantes du bleu Mn6YIn inventé par l’équipe de Mas Subramanian http://www.dotapea.com/hitechbleumnyin.htm

Lire aussi les articles de Claire Koenig dans le dossier « Bleu » de Futura sciences . On y trouvera la composition chimique de :

Le bleu égyptien

Le bleu égyptien correspond au produit de la cuisson :

  • en atmosphère oxydante ;
  • entre 870 et 1.100 °C, température de stabilité de la cuprorivaïte ;
  • dans des fours de potier ;
  • pendant plusieurs heures ;
  • de mélanges de silice, quartz et/ou tridymite ;
  • de produits calcaires ;
  • de cuivre ;
  • d’un fondant, le natron (carbonate de sodium naturel). L’augmentation de la proportion de fondant fait croître la quantité de phase amorphe.

C’est sans doute le premier colorant synthétique, utilisé il y a 4.500 ans. Il s’agit d’un silicatedouble de calcium et de cuivre : cuprorivaïte (CaCuSi4O10).

Cuprorivaïte ou bleu égyptien inclus dans de l'enduit. © DR
Cuprorivaïte ou bleu égyptien inclus dans de l’enduit. © DR

L’intensité des bleus est variable. Le pigment est broyé et étendu sur les sarcophages ou lesmurs. L’intensité du broyage donne des tons différents de bleus, et les artistes l’ont bien compris. Le pigment fondu donne une sorte d’émail vitreux qui permettent la taille des tesselles pour la mosaîque…

Le vert égyptien, caractérisé par une phase amorphe majoritaire donnant sa couleur turquoise au pigment et emprisonnant des cristaux de parawollastonite (CaSiO3) et des restes siliceux (quartz, et/ou -tridymite ou cristobalite-), est obtenu par cuisson oxydante entre 900 °C et 1.150 °C d’un mélange enrichi en calcium et en fondant (7 % au minimum) et appauvri en cuivre.

Les matériaux de base sont les mêmes que pour le bleu : l’apport de cuivre peut se faire avec des résidus de bronze ou de cuivre qui seront identifiés par les restes détectés en analyse, la silice provient du sable et le calcium des roches calcaires. Le fondant sodique peut être issu du natron ou de cendres végétales. Les variations chromatiques sont maîtrisées à la fois par la cuisson, en jouant sur la température, mais également par le biais du broyage.

Le bleu de Prusse, ou bleu de Berlin

Il fut découvert en 1704 à Berlin par Heinrich Diesbach et Johann Conrad Dippel. Il est produit par réaction de la potasse sur du sulfate de fer. Il parvient à supplanter l’indigo à la fin du XIXesiècle, malgré une résistance médiocre à la lumière. Il s’agit essentiellement de ferro-cyanure ferrique. Ce bleu fut découvert par hasard suite à une erreur du marchand qui fournissait Diesbach : la potasse qu’il lui avait livrée avait été calcinée préalablement avec du sang, ce qui avait fourni l’azote, nécessaire au cyanure ! Cette recette demeura longtemps secrète.

Le bleu de cobalt

Ils sont vraiment coûteux ! Composition typique : oxyde de cobalt + oxyde d’aluminium ou aluminate de cobalt. Au XVe siècle ou peut-être au XVIe, on a utilisé de manière mineure la première synthèse : le smalt (voir ci-dessous).

Verre teinté avec du bleu de cobalt. © Adrian Pingstone
Verre teinté avec du bleu de cobalt. © Adrian Pingstone

Le cobalt oxydé étant l’un des plus puissants siccatif pour la peinture à l’huile, cette couleur risque fortement de créer craquelures, plissements et autres accidents.

Comme dans le cas du bleu outremer, la synthèse de cette couleur a fait l’objet d’un concours organisé par la Société d’Encouragement pour l’Industrie Nationale : il fallait un bleu autorisant davantage d’emplois que le smalt. C’est Thénard, en 1802, qui le remporta.

Le smalt ou smalte

C’est une synthèse à base de cobalt. Les auteurs évoquent son emploi tantôt au XVe siècle, tantôt au XVIe. On peut dire, d’une certaine manière, qu’il revêt deux formes dès cette époque :

  • oxyde pour la verrerie à base de phosphate ou de chlorure de cobalt ;
  • c’est un pigment pour la peinture, créé d’après un verre teinté avec cet oxyde, qu’on le broyait. Au XVIIe siècle, l’aspect miroitant du smalt était exploité pour orner les métaux. Aujourd’hui, cet aspect est absent à cause d’un broyage beaucoup trop fin, trop parfait, lui conférant une grande banalité. Le terme smalt signifie émail en francique.

Bleu céruléen RVB. © DR
Bleu céruléen RVB. © DR

Le bleu caeruleum

Le céruléum – orthographe contemporaine habituelle – ou cæruleum – à l’ancienne, du latin cælum, ciel – ou bleu céruléen est un stannate de cobalt (oxyde d’étain SnO3 + cobalt + H2O + …). Contenant du cobalt, il est extrêmement coûteux. Permanent, couvrant, plutôt lumineux mais subtil, rompu, un peu grisâtre, il constitue bizarrement un standard des bleus chauds recommandé comme substitut d’un cyan primaire. Ses imitations (des phtalocyanines), très répandues à cause du coût élevé de l’original, sont souvent grossières.

Le bleu outremer, une couleur profonde

En 1826, à Lyon, Jean-Baptiste Guimet, industriel jette des notes, presque semblables aux formules d’un potier ou d’un verrier et ces mots : « on obtient un assez beau bleu ». À Tübingen, Christian Gottlob Gmelin, professeur de chimie, a créé avec un four, un peu d’argile, de la soude caustique, du soufre et du charbon, une substance que beaucoup, en Europe, cherchent à synthétiser depuis que la Société d’Encouragement pour l’Industrie Nationale a créé un concours en 1824 : le lapis-lazuli ou outremer.

Le bleu outremer est probablement l'une des couleurs les plus envoûtantes. © DR
Le bleu outremer est probablement l’une des couleurs les plus envoûtantes. © DR

Goethe s’intéresse en 1787 aux dépôts qui se forment sur les parois des fours à chaux de la région de Palerme, en Sicile et il suggère l’utilisation de cette couleur comme substitut du lapis mais il ignore que ce n’est rien d’autre qu’une variété de lapis ! Il faudra 1806 pour que Désormes et Clément fournissent la composition du lapis-lazuli : un thiosulfate d’aluminosilicate de sodium.

Silicium, aluminium, sodium, calcium et soufre sont des éléments très courants, il faut les assembler et une course s’engage… Tout le monde est conscient de l’importance de la découverte du procédé. L’enjeu est international. C’est en 1828 que deux chercheurs fixent le procédé.

Guimet, déjà riche industriel, crée une usine à Fleurieux sur Saône où il mourra en 1871. Sa fortune permettra à son fils Emile de constituer le Musée Guimet (Paris, 1885). Goethe, Désormes, Clément, Vauquelin, Gmelin et Guimet ont-ils été inspirés par une ancienne attirance pour cette pierre…

De nos jours, il s’agit essentiellement de colorants de synthèse de chimie organique avec brevets.

E130 Bleu d’Anthraquinone :

  • Couleur bleue artificielle ;
  • Aliments : pâtisserie ;
  • Possibles effets secondaires : Potentiel cancérigène. Il produit les allergies et les us en quelques minutes. Dangereux.

Le bleu d’anthraquinone

Anthracène oxydé, l’anthraquinone donne notamment différents rouges et bleus. Comme souvent lorsqu’il s’agit de pigments organiques, quelques variations permettent d’obtenir des résultats très différents. Une anthraquinone bleue obtenue avec deux monomères azotés. Une anthraquinone rouge obtenue avec deux monomères azotés également, mais de manière différente.

Anthraquinone bleue et rouge formules. © DR
Anthraquinone bleue et rouge formules. © DR

Ces pigments sont assez transparents. Leur permanence n’est pas excellente. Aussi, certains fabricants proposent des alizarines synthétiques composées de dihydroxyantraquinone, et d’autres versions plus permanentes à base de quinacridone. Le bleu d’anthraquinone foncé n’est autre que le bleu d’indanthrène, sorte de substitut du principe colorant de l’indigo.

LA REPRODUCTION DU BLEU DANS L’ESTHETIOUE CONTEMPORAINE

Feuilletant des revues, je ne retiens que le bleu de l’animation des pages. Il y a beaucoup de bleu dans les magazines d’aujourd’hui et ce bleu se détache nettement des autres teintes. Ne serait ce pas parce que le bleu est la couleur la plus artificielle qui soit : le bleu est dans la nature la couleur la plus rare( exception faite des paysages de montagne dans lesquels dominent les fleurs bleues) et la plus insaisissable car elle est celle du ciel impalpable et, instable . Elle est aussi celle de l’eau. Par exemple, essayez de recueillir dans vos mains l’eau turquoisement bleue d’une calanque corse. Sortie des profondeurs elle prendra la couleur de vos mains ou de votre seau. Dans la théorie des couleurs ont distingue la matière colorée de la couleur. Sa substance ne garantit pas la permanence de la couleur. Des conditions physiques ou chimiques particulières peuvent en modifier la teinte.

Les pierres bleues

Le cristal, lapis lazuli 

Pierre de lapis-lazuli brute, avec inclusions de pyrite, en provenance d’Afghanistan

 Orpiment pour le jaune, malachite pour le vert, cinabre pour le rouge, lapis-lazuli pour le bleu, les cristaux broyés en poudre ont pendant des siècles servi de pigment aux peintres pour les images et aux femmes pour le maquillage. Flaubert, dans Salambô en fait lui-même grand usage. Mais, dans ce roman, la poudre est volatile, elle vit sous les pas et les soupirs des personnages. Tantôt elle se plaque, s’agglutine, tantôt elle se disperse et disparait.

Le Lapis lazuli, connu depuis des millénaires, a exercé le même pouvoir de fascination à travers les âges. Témoins, les innombrables noms qui lui ont été attribués : lazurite, outremer, bleu d’Azur, azzurrum, transmarinum, Azur d’Acre, Azurium ultramarinum, lâzaward, lapis de Tartarie, arméniacon, arménion, …

 Bloc de lapis lazuli enchâssé dans de la calcite

Avant l’invention du bleu d’outremer synthétique, les peintres utilisaient le lapis lazuli broyé, ce qui rendait la pratique du bleu extrêmement onéreuse. Il arrivait que les mécènes gratifient leurs protégés de quantités honorables de ces pierres. La manière dont le lapis était travaillé pour donner la pâte à peintre revêtait une grande importance. Ce soin apporté par les peintres à la technique nous permet d’admirer des chefs-d’œuvre des centaines d’années après leur création. Comme s’il avait fallu prouver que, « don de Dieu » l’art ne pouvait qu’être éternel. Le bleu des enluminures des manuscrits médiévaux comme celui du manteau des vierges possède encore aujourd’hui un pouvoir de rayonnement qui doit tout au lapis.

Dans la peinture, captive des liants, la poudre colorée, figée, témoigne du fond des âges de la vertu de ces cristaux précieux. Et lorsqu’on découvre que, pour passer de pierre à pigment le lapis lazuli doit être « étonné », c’est à dire blanchi par chauffage, on ne peut que penser à la préparation de l’indigo dont le jus jaunâtre se précipitera en flocons blancs qui bleuiront au contact de l’air jusqu’à donner une matière quasi noire. Oui, l’indigo se présente sous forme de lingots plus ou moins friables qui seront dilués par le teinturier. Certains lingots portent la marque du pays d’origine mais celle ci est reconnaissable à l’aspect général du bloc: sa dureté, sa forme, sa couleur au grattage et même qui sait, son odeur. Les vêtements artisanalement teints à l’indigo dégagent une odeur douçâtre, légèrement âpre avec une pointe imperceptible de santal, une odeur plutôt animale. Je me demande si cette odeur est typique de l’indigo ou provient des produits utilisés pour aider la teinture à « mordre » le tissu ou la fixer. Il existe une nomenclature des différents types d’indigo et de leurs propriétés associées.

 La aussi, étonnement devant cette transformation du liquide en solide, du vert de la plante en jaune du jus, du blanc du flocon en pierre presque noire. Même la cuisine ne modifie pas à ce points les aliments de base qui demeurent reconnaissables par leur parfum ou leur texture, leur couleur ou leur volume Il y a dans la couleur un mystère d’autant plus grand qu’il se cache derrière une apparente évidence.

 Mes bleus illustrent ce mystère, cette mobilité de la couleur dont le support fait croire à une matérialité accessible. L e bleu, ce pourrait être si facile. Je pense au cobalt qui depuis des millénaires a teinté le verre. Les premiers fragments connus trouvés en Mésopotamie et datés de 2000 ans avant JC étaient aussi bleus que tous les récipients de verre teintés dans la masse utilisés de l’Orient à l’occident.

Le lapis-lazuli fut connu dès la plus haute antiquité pour ses vertus colorantes et thérapeutiques. Théophraste (372-287 av. J.C.), élève d’Aristote en fait mention dans son ouvrage « De lapidus » dans lequel il le décrit comme « un ciel constellé de points d’or ». Les Grecs et les Romains l’appelaient « saphirus ». A partir du XVIème siècle et avec l’art de l’enluminure , les médecins et autres savants publient des textes sur le bleu d’azur. Souvent ces textes sont des chef—d’oeuvres de littérature :

 « Vous advertissant qu’il y en a de deux sortes, l’un appelé par les paintres azur ultra marin et l’autre azur d’Alemaigne. L’ultra marin est celuy qui se fait de la pierre appellée lapis lazuli, qui est la propre mère de la mine d’or: et se attendoit, lavé et disposé, à certaines subtilité, que mal aisément on le peut manier: mais avec l’aide d’un certain pastel fait de gomme, on le fait retourner à se vive et belle couleur. Et demeure cest azur afiné, et tellement seiché qu’en luy de reste d’humidité quelconque, tellement qu’il est le plus estimé de tous. Et pour la beauté de sa couleur et subtilité, les paintres se travaillent de l’achepter à outre prix, pour autant qu’il ne montre seulement sa beauté en oeuvre, ainsi résiste au feu et à l’eau, ausquel les autres couleurs ne peuvent se défendre. »(La pyrotechnie ou art du feu de V. Biringuccio, traduit par Jacques Vincent en 1572 et cité par Claire da Cunha in « Le lapis lazuli » ed du Rôcher, Paris 1989).

 Au XVIIème siècle, on distingue deux sortes de lapis: le « vrai azur » importée de grande Tartarie à un prix élevé et l’azur de Perse ou azurite qui ne résiste pas au temps, s’écaille et noircit.

D’après Anselme Boece de Boot, célèbre médecin du XVIIème siècle, la pierre d’azul purge « merveilleusement » de la mélancolie à condition de la préparer soigneusement : « Prenez une dragme de pierre d’azul préparée, six graines de camphre, d’anis, de cinnamone, de gingembre, de mastic, autant de l’un que de l’autre, mélé le tout, faites cinq pilules avec le suc de sauge ou diacatholicon…Je l’ai fait prendre dans du vin odoriférant comme dans le vin de Crète ou autre semblable. » Portée en amulette, la pierre d’azul peut exercer d’autres vertus: « Elle dissipe les étouffements des enfants, elle fortifie les yeux, empêche la syncope et l’avortement. Elle a aussi la faculté de guérir les maladies malignes… » (cité par Claire da Cunha)

 On peut observer ici que cette préparation médicinale a perdu sa couleur bleue. Mêlée aux différents ingrédients de la recette puis diluée dans le vin, la potion avait toutes les chances d’être brunâtre. Le bleu d’Azul tellement apprécié pour la peinture, la glyptique ,la joaillerie et le maquillage à cause de sa couleur dense peut être sacrifié pour soigner.

 La plus belle qualité de Lapis provient de mines situées au cœur de l’Afghanistan à Sar e Sang. Exploitées depuis la plus haute antiquité elles ont fourni les peuples d’Afrique, d’Europe, du Moyen-Orient et de l’Asie. Toutes les pierres trouvées dans les fouilles archéologiques proviennent du même endroit. D’autres gisements furent découverts à une époque plus récente: En Russie au XVIIIème siècle au bord du lac Baïkal, au Pamir, en Birmanie, en Italie et même en France. En Amérique, une seule mine chilienne approvisionnait le continent jusqu’au XIXème siècle quand furent mis à jour des gisements en Amérique du Nord.

Lapis trouvé sur le site néolithique de Mehgarh, au Pakistan, dans la vallée de l’Indus. Il serait vieux de près de 7 000 ans.  http://www.deferranti.com/glossary.php?term=Lapis%20lazuli

Le lapis lazuli le plus ancien connu à ce jour date de 7000 ans avant J.C.;Il a été découvert sur le site de la cité de Mehgarh dans la vallée de l’Indus. Les Egyptiens appréciaient beaucoup le lapis. Les archéologues en ont trouvé en abondance dans les tombes à partir de 3000 ans avant J.-C. est répertorié dans les tablettes comme butin de guerre comme pigment destiné à l’exécution des fresques et comme cosmétiques. Les Egyptiennes se fardaient les paupières, les sourcils et les cils avec de la poudre de lapis lazuli. Il était aussi apprécié comme porte bonheur. A propos de l’Egypte, tout le monde doit avoir en mémoire le bleu éclatant qui orne les fresques et les vêtements, les parures et les masques mortuaires. Ce bleu est omniprésent dans les créations égyptiennes. il est souvent associé à l’or et le corail avec lesquels il forme une parfaite harmonie.

Le Louvre expose dans ses salles des pierres de fondation en cornaline et lapis-lazuli. Alors qu’aujourd’hui le Feng-sui est à la mode, il est nécessaire de rappeler que, répertorié sous le terme de géomancie il fut pratiqué à toutes les époques, mélange des sciences de l’orientation et des courants cosmiques et de superstition. Avant d’entreprendre la construction d’un bâtiment, les Egyptiens effectuaient une cérémonie au cour de laquelle ils déposaient des fragments précieux de cornaline et de lapis lazuli.

Plus près de nous, lors de l’élaboration des fondations de la tour Maine-Montparnasse, l’artiste Jochen Gertz reproduisit ce type de cérémonie en déposant non pas des pierres fines mais des sacs poubelle remplis d’échantillons de nos déchets quotidiens.

Il est fréquent, depuis plusieurs années, d’enfouir des capsules contenant des messages ou des objets à destination des extra terrestres ou des archéologues du futur. Parfois, ces capsules sont carrément envoyés dans l’espace.

 Bijou pectoral trouvé dans la tombe de Toutankhamon,Lapis, cornaline, or et turquoisehttp://www.flickr.com/photos/dalbera/1815593516/sizes/m/in/set-72157602827251285/

Les turquoises

Turquoises de l’Arizona http://www.silversunalbuquerque.com/m-mines_intro.htm Sur ce site on peut voir les différents types de truquoises dépendant de leur lieu d’extraction. De nombreuses mines sont toujours en exploitation et le travail de la turquoise est la spécialité des tribus indiennes du Nouveau Mexique, en particulier des Navajos. Ils confectionnent des bijours de turquoises montés sur argent. La plume est un motif récurrent des bijoux indiens.  Ci-contre à droite, une paire de boucles d’oreilles typiques du travail des dinandiers du Nouveau Mexique.

Les couleurs des pierres varient du vert pâle au bleu vif en passant par le marron. %Certaines pierres sont pures mais la plupart sont veinés de pyrite ou d’autres matérieux. La truquoise n’est pas une pierre stable, elle pâlit avec le temps si on ne l’humidifie pas régulièrement.

La turquoise tient sont nom de la Turquie, pays par lequel elle transitait pour être exportée dans le monde entier. Les plus anciennes mines de turquoise ont été découvertes dans le Sinaï

Une mine de turquoise où on voit nettement les veines bleues

Les peintres et le bleu

LE BLEU DE KANDINSKY

Les peintres parlent rarement du bleu d’un point de vue autre que technique. Kandinsky a écrit sur la théorie des couleurs dans le cadre de son enseignement au Bauhaus. Il attribue aux couleurs des valeurs immatérielles. Le bleu est ainsi la couleur de la spiritualité.

Der Blaue Reiter, par Kandinsky

L’abondance du bleu dans les productions artistiques à la charnière du XXème siècle est un fait remarquable. L’invention par Guimet du bleu Outremer synthétique à la fin du XIXème siècle et l’influence de l’art japonais ne suffisent pas à expliquer le phénomène. De même, il n’est pas fortuit que Kandinsky lui-même, le plus grand théoricien de la peinture de l’époque ait donné à cette couleur une place primordiale dans son étude théorique comme dans sa peinture. Quoi qu’ils aient pu en dire, il n’est pas certain que les artistes de « Der Blaue Reiter » aient choisi le bleu intentionnellement. On peut supposer qu’ils utilisaient le bleu poussés par une nécessité intérieure qui a pu être justifiée a posteriori par certaines théories. Leur regroupement au sein de ce mouvement met en évidence la réalité de l’omniprésence du bleu.

http://www.art-expressionnisme.com/der-blaue-reiter.html

A elle seule cette tendance eut pu donner raison à Kandinsky dans sa volonté de rassembler dans l’almanach les traits significatifs de son époque. Mais Kandinsky s’était laissé décourager par les commentaires hostiles des critiques de l’époque : »Grâce à la précipitation caractéristique de notre époque, « ce qui se comprend plus facilement » a connu le succès, a créé des écoles. Le public dans lequel il faut comprendre les théoriciens de l’art avance à contre-courant des tendances intellectuelles et spirituelles de l’époque et préfère considérer, analyser et systématiser plus que jamais l’élément formel. Peut-être l’époque n’est-elle pas suffisamment mûre pour « écouter et voir ». Kandinsky s’était éloigné du projet bien avant la disparition tragique de Marc qui devait donner le coup de grâce au projet du deuxième almanach de « Der Blaue Reiter ».

Mais revenons au début de l’histoire. Kandinsky avait créé avec son ami Franz Marc un mouvement appelé « Der blaue Reiter » qui organisa sa première exposition à Munich le 18 Décembre 1911. Les peintures qui relèvent de ce mouvement sont composés de bleus abondants et profonds. Bien que les auteurs n’aient pas paraphrasé leur œuvre en soulignant cette présence, les fondateurs du mouvement disent l’essentiel en quelques mots: l’appellation « Der Blaue Reiter » fut « imaginée en prenant le café sous la tonnelle d’une charmille à Sindelsdorf… » Nous aimions tous les deux le bleu: Marc pour peindre les chevaux et moi pour les cavaliers. Cette dénomination vint donc d’elle—même à notre esprit.. » La série des œuvres de Kandinsky connue sous le nom de « Blaue Reiter » et datant de 1903 fut titrée beaucoup plus tard, ce qui montre à quel point le bleu était pour Kandinsky une présence indispensable.

On ne saurait, bien entendu, réduire le mouvement « Der Blaue Reiter » à l’expression d’une palette de bleus. La piste du bleu nous ayant conduite auprès de Kandinsky, nous tentons de trouver à cette présence quelques raisons que nous rattacherons à la présence reconnue du bleu dans les mouvements spirituels.

Les grands chevaux bleus de Franz Marc

Dans une lettre à Franz Marc, Kandinsky écrit: « Dans ce livre, (l’almanach Der Blaue Reiter) toute l’année doit se refléter et dans ce miroir, se retrouver la chaine qui nous relie au passé ainsi que le rayon projeté sur l’avenir.. .une image de toute la vie…

De son côté, Marc écrivait dans les pages du prospectus de souscription de l’almanach : »L’art emprunte de nos jours des voies dont nos pères n’auraient même pas osé rêver: on se trouve devant les œuvres récemment créées comme devant un songe et l’on entend les cavaliers de l’Apocalypse chevaucher dans les airs; on sent une tension artistique qui s’empare de toute l’Europe…Nous savons que les idées fondamentales sur lesquelles se base aujourd’hui ce qu’on ressent et ce qu’on crée ont existé bien avant nous et ne pouvons pas assez insister pour affirmer que dans leur essence, elles n’ont rien de nouveau…Le premier livre annoncé par ce prospectus et qui sera suivi en série par de nombreux autres- (Malheureusement il n’y eut qu’un livre paru en mai 1912 et tiré à 1200 exemplaires…la première guerre mondiale eut raison de l’entreprise européenne jusque dans sa représentation physique puisque August Macke et Franz Marc furent tués en France, le premier en 1914 à Perthes en Champagne à l’âge de 27 ans, le second en 1916 près de Verdun.)—couvre les mouvements récents qui animent la peinture en France, en Allemagne et en Russie; il souligne les fils délicats qui les relient au gothique et aux primitifs, à l’art africain et à celui du grand Orient, à l’art populaire et à l’art enfantin sur une base aussi solide qu’expressive, et tout spécialement au mouvement de la musique moderne en Europe ainsi qu’aux idées nouvelles qui dominent le théâtre de notre époque. »

Nous retrouvons dans ces propos une métaphore du phénomène spécifique du bleu qui prend toute sa force à la proximité du noir, l’ombre. C’est ainsi que le bleu, symbole de la pensée, surgit du noir, les limbes ou le passé. Quant au noir, au contact du bleu il devient un faux bleu ce qui anime le bleu. Dans l’illusion optique, le regard ne peut le fixer et il devient mouvant, vivant.

Fidèle à ses objectifs, l’almanach contenait un nombre impressionnant d’illustrations qui, outre les œuvres des peintres et musiciens solidaires du mouvement comme Arp, Bourliouk, Campendonk, Cézanne, Delaunay, Gauguin, Van Gogh, Kandinsky, Kirchner, Macke, Marc, Matisse , Picasso et bien d’autres, représentaient un choix éclectique de créations choisies à travers le temps et l’espace.

L’almanach reproduisait aussi des dessins d’enfants auxquels Kandinsky vouait une attention particulière : »Ce qui est marqué du sceau du pratique, de l’intentionnel, est étranger à l’enfant puisqu’il possède encore la faculté de considérer les choses telles qu’elles sont, avec des yeux non encore accoutumés, ouverts à l’étonnement et que rien n’ a encore troublé. Il n’apprendra la pratique, l’intentionnel que lentement, plus tard, au prix d’expériences nombreuses et souvent tristes. C’est la raison pour laquelle chaque dessin d’enfant met à nu, sans la moindre exception, l’écho interne produit chez lui par chaque objet.  » (extrait de « Sur la question de la forme » et cité par Felicitas Tobien in « Der Blaue Reiter » Booking international, 1988)

L’almanach comprenait aussi des fixés sous verre votifs bavarois, des gravures japonaises et des créations d’artisanat issues de tous les coins du monde, Afrique, Asie, Amérique, œuvres susceptibles de porter du bleu de manière significative.

De même que dans la théorie des couleurs le bleu, ombre et le passage intermédiaire entre le noir néant et le jaune lumière, dans sa symbolique le bleu sert de liaison entre les valeurs matérielles et immatérielles, entre le passé et le présent, entre l’ici et l’ailleurs, entre la vue et le toucher, la vue et le goût, la vue et l’ouïe, la vue et l’odorat.

La démarche du « Cavalier Bleu » qui est par définition rassembleuse s’appuie sur le bleu, sans l’expliciter outre mesure, pour constituer des liens dynamiques entre ses membres et l’univers de la création artistique.

Franz Marc avait peint en 1904-1906 un autoportrait en habit breton , tout en bleus, avec un peu de jaune pour les broderies et de rouge pour la peau du visage et des mains. Outre l’impression de douceur onirique qui se dégage du tableau, on est frappé par la véracité du personnage. Difficile d’imaginer le même effet avec une autre couleur. Cet effet eut été autre si le personnage nous regardait. Ici il tourne la tête vers un bleu plus sombre ce qui renforce l’impression onirique : Le personnage est tout en pensée.

Plus tard, en 1912, Marc peindra un « Cheval Rouge et Bleu » dans lequel le bleu perd son pouvoir onirique. Dans cette période précubiste, la recherche du peintre est axée sur les volumes et laisse moins de respiration aux couleurs. Il ne suffit pas à un cheval d’être peint en bleu pour qu’on y retrouve toute la magie de l’esprit.

Kandinsky affirme qu’il existe entre certaines couleurs une affinité physique et morale. C’est le cas du bleu et du noir. » Le bleu peut atteindre à une profondeur qui confine au noir » (Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier, coll. Médiations. Ed. Denoël, Paris 1969) C’est vraisemblablement ce qui donne son pouvoir de fascination au bleu cobalt foncé comme au bleu indigo ou au bleu de Prusse. Car, comme dans le bleu de la nuit, il y a du velours dans la couleur a peine discernable du noir. On retrouve cet effet de velours dans les tissus africains, chinois ou thaïlandais lourds en indigo et dans le cobalt des porcelaines de Worcester.

Kandinsky attribue au bleu des vertus calmantes et déplore son absence dans la nature au point de citer « l’extravagant gaspillage des dernières forces de l’été, dans l’éblouissement criard du feuillage d’automne, privé du bleu, de ce bleu apaisant qu’on ne trouve plus alors que dans le ciel. Il ne reste d’un déchainement forcené de couleurs sans profondeur…la tendance du bleu à l’approfondissement le rend précisément plus intense dans les tons les plus profonds et accentue son action intérieure. Le bleu profond attire l’homme vers l’infini, il éveille en lui le désir de pureté et une soif de surnaturel. »

Kandinsky cite aussi quelques effets du bleu. Par exemple en chromothérapie où on a pu observer que le bleu ralentissait les mouvements du cœur et qu’il pouvait même momentanément les paralyser. D’ailleurs le bleu peut induire en nostalgie: « En glissant vers le noir, il se colore d’une tristesse qui dépasse l’humain, semblable à celle où l’on est plongé dans certains états graves qui n’ont pas de fin et qui ne peuvent pas en avoir. Lorsqu’il s’éclaircit, ce qui ne lui convient guère, le bleu semble lointain et indifférent, tel le ciel haut et bleu clair. A mesure qu’il s’éclaircit, le bleu perd de sa sonorité, jusqu’à n’être plus qu’un repos silencieux, et devient blanc: si l’on voulait représenter musicalement les différents bleus, on dirait que le bleu clair ressemble à la flûte, le bleu foncé au violoncelle et, en fonçant de plus en plus, qu’il évoque la sonorité moelleuse d’une contrebasse. Dans son apparence la plus grave, la plus solennelle, il est comparable aux sons les plus graves de l’orgue. »

Et pourtant, il suffit de peu de chose en apparence pour que le bleu entraine de l’apaisement à l’angoisse et sans détour. Il y a parfois dans les aplats de Cézanne ou de Vlaminck une lourdeur qui confine au vide. Les bleus de Van Gogh peuvent être mystérieux comme inquiétants. La frontière entre les effets est toujours ténue car la couleur n’a pas de valeur en soi. C’est d’ailleurs dans l’absence de faire valoir que le bleu prend toute sa force. En effet, le bleu est une des rares couleurs à avoir été utilisée seule en peinture : Soulages dans le noir, Klein et ses monochromies à éteindre le bleu, Geneviève Asse .On sait qu’il n’y a rien de plus difficile à rendre en peinture que l’effet monochrome qui exige de la couleur mille ruisseaux pour ne constituer qu’un fleuve chromatique. Le bleu de porcelaine réussit à triompher de ces difficultés peut—être à cause de la fausse transparence de cette matière, à cause de la symbiose avec le cobalt ou le manganèse ou encore grâce à la brillance de la glaçure. En ce qui concerne Kandinsky, ses bleus superbes et particulièrement profonds sont la résultante de savantes recherches et ne doivent rien à la monochromie. Les bleus de Kandinsky sont comme des danseurs japonais dans un massif d’azalées.

Portrait de Gerda par Ernst Ludwig Kirchner membre fondateur du mouvement Die Brûcke qui privilégie l’émotion, contrairement au Blue Reiter qui privilégie la théoriehttp://www.wikipaintings.org/en/ernst-ludwig-kirchner/portrait-of-gerda

Du bleu chez Renoir

Lors d’une visite au musée de l’orangerie, j’étais tombée en arrêt devant une délicieuse nature morte intitulée « Les fraises » . Sur une nappe au liséré rouge, sont posés une assiette blanche et cannelée chargée de petites fraises rouges avec leur feuilles, un sucrier rond et blanc avec des motifs bleus, deux citrons jaunes dont l’un est coupé, un couteau au manche jaune et quatre fraises éparpillées sur la nappe devant le sucrier comme pour relier les citrons et le plat..

Nature morte aux fraises d’Auguste Renoir exposée au musée de l’Orangerie

Après avoir vu des pommes de Cézanne je me sentais en désaccord avec Kandinsky qui expliquait que l’utilisation du bleu chez ce peintre permettait de sublimer la matière. Je l’aurais sans doute, suivi en d’autres circonstances. Mais là, passant des pommes aux fraises j’étais bouleversée par « l’esprit » des fraises. Et pourtant, les fraises étaient rouges, de ce rouge sanguin qui souvent m’exaspère. A côté du plat de fraises, il y a un sucrier et des citrons. Le sucrier est blanc et bleu. Les citrons sont jaunes. Hé bien, paradoxalement, la lumière n’est pas dans les fraises, elle n’est pas dans les citrons. Elle est dans le sucrier dont la délicate matière est rendue par un enchevêtrement de bleu et de blanc. La lumière est reflétée dans la glaçure du sucrier et le bleu diffuse dans le blanc alors que dans la technicienne réalité c’est la peinture blanche qui a dispersé la peinture bleue.

Dans la composition de cette nature morte, le sucrier se trouve au sommet du triangle qu’il forme avec les fraises et les citrons. Il est donc le plus éloigné de la perspective. Il évoque une potiche chinoise. Est-il là pour indiquer qu’il y a un ailleurs? Permet-il à lui seul de situer les fraises et les citrons dans un contexte plus vaste ou se retrouverait la nécessité intérieure de savourer le présent sans perdre la conscience du monde ?

Dans « les fraises » de Renoir, la couleur bleue marque à la fois la présence de l’âme et celle de l’ailleurs.

LE BLEU DANS LA PEINTURE IMPRESSIONNISTE

De mon attirance pour le bleu naquit mon goût pour les harmonies de bleu et de jaune dominantes dans la palette artistique de la période art nouveau à la fin du XIXème siècle et, plus particulièrement pour la peinture impressionniste qui marque une rupture avec l’Académie qui privilégie le trait comme expression de l’esprit. Pendant longtemps, le travail de la couleur fut méprisé, d’une part parce qu’il était considéré comme simple remplissage du dessin, d’autre part parce qu’il nécessitait le broyage de matériaux, occupation sale et bruyante. Comme l’écrit Anthea Callen dans « Les peintres impressionnistes et leur technique »(ed. Sylvie Messinger, 1983 Paris) les premières académies fondées au XVIème siècle valorisent le trait: « En mettant l’accent sur l’importance du dessin, les artistes soulignaient l’aspect le plus spirituel et abstrait de leur art, qui montre le mieux les qualités humaines et rationnelles de l’esprit. La peinture, ou coloriage, était confinée dans un rôle secondaire en raison de ses relations avec le physique et avec l’imitation de la nature brute, comme avec le côté malpropre et manuel de cette discipline. «  La fondation de l’Académie royale de peinture par Louis XIV en 1640 consacre cette dichotomie que l’on peut illustrer par l’opposition entre le classicisme de Poussin, composition cérébrale imaginée en atelier et l’indépendance de Rubens qui s’exprime à travers des compositions vivement colorées qui traduisent le désordre du vivant. Les peintres académiques peignent peu d’après nature. Les paysages sont exécutés en atelier après ébauche rapide. Les pesanteurs académiques et les moyens techniques n’encouragent pas la peinture de plein air. On ne sait pas encore conserver les couleurs et leur broyage à échelle industrielle ne fait que s’amorcer. Dans les ateliers de peinture, les jeunes élèves arrivent à l’aube pour broyer les couleurs qui seront utilisées au cours de la matinée..

Une version des nymphéas peinte par Claude Monet vers 1905

Convergence de la technique et du goût esthétique de l’époque, les tubes d’étain sont inventés vers 1841 par l’Américain John Goffe Rand qui en dépose le brevet à Londres mais ils coûtent assez cher. Aussi continue-t-on à utiliser les vessies de porc liées et fermées par un bouchon d’ivoire qui a pour vertu de ne pas altérer le pigment. Ces bourses étaient utilisées depuis le XVème siècle mais présentaient l’inconvénient de ne pas être parfaitement étanches : la peinture se dessèche, l’huile se sépare du pigment, la couleur s’altère. Certes, on ne peut pas dire que l’invention du tube d’étain avec, dans la foulée le remplacement de l’huile de lin, plus grasse et jaunissante, par l’huile d’œillette plus onctueuse, soit à l’origine de l’impressionisme .Il apparait toutefois que la maitrise technique de la couleur accompagne la révolution impressionniste. Avec leur nouveau matériel, les peintres sortent de l’atelier plantent leur chevalet dans les jardins, dans les clairières, sur les falaises et même, dans les barques.


Le verre bleu

 Perles de verre « Yeux de chat » découvertes en Mésopotamie http://www.chezismael.com/perles-antiques.php

Le verre bleu a été trouvé dans de nombreux sites archéologiques de Mésopotamie. Les Égyptiens avaient maîtrise le mélange de silice et d’oxyde de cuivre ou de cobalt pour former des verres bleu ou bleu turquoise. La tradition a connu des phases de déclin et de réveil et perdure encore aujourd’hui dans certains villages du Moyen-Orient. Lorsque je suis allée au Liban, vers 1975, il y avait un verrier traditionnel sur la plage de Jounieh. Autour de son fourneau alimenté au feu de bois et attisé par un énorme soufflet, comme sur les forges, il soufflait à la bouche du verre bleu et du verre marron. Les ustensiles étaient remplis de bulles et de  petits morceaux de charbon de bois Les verres et les coupes étaient légèrement de traviole. J’avais eu l’impression que la technique de fabrication n’avait pas changé depuis 2000 ans.

Maurice MARINOT, PEINTRE ET VERRIER

Marinot peintre et verrier. Cet artiste fauve, contemporain de Matisse et Derain fut triomphant dans la peinture bleue. Sur une toile de Marinot, une grande femme couchée au premier plan nous tourne le dos , si proche dans le drapé confortable de sa robe bleue dans lequel se lit la sueur de l’été étincelant à l’horizon, la fatigue d’une journée brûlante, la lourdeur du vêtement protecteur et la légèreté des plis écartant l’étoffe du corps alourdi.

Que pouvait-il y avoir de plus attirant que ce corps de femme allongée qui nous masquait le paysage, à laquelle on aurait pu avoir envie de demander de se pousser de là s’il n’y avait eu cette palette de bleus tous plus goûteux les uns que les autres? Savais-je en cet instant, quand je contemplais la silhouette indifférente, que je mangeais du bleu?

 Mais il venait à moi, le bleu de Marmot, développant ses caresses à partir des drapés ébauchés de la robe impalpable. Et, ce faisant, je me retrouvais prisonnière d’un amour qui n’avait pas de nom, qui n’avait pas d’objet.

Vase avec couvercle sur piédouche, Maurice Marinot http://www.connaissancedesarts.com/design-decoration/actus/breves/marinot-peintre-et-verrier-85908.php

Parlant du bleu, on évoque souvent les yeux bleus, étangs dont beaucoup raffolent. Avec une exception pour les yeux bleus faïence qui, par définition sont ternes et opaques. Le bleu faïence est un bleu mort qui prive le visage qui le porte d’expression. Une femme décrite comme étant pourvue d’une peau de porcelaine et d’yeux bleu faïence n’aurait pour tout charme que la fragilité de récipients de terre cuite, étant tout aussi creuse. C’est ainsi que, parfois, les hommes nous décrivent.

Il n’y a pas que les yeux bleu faïence. A Dublin, j’ai été interloquée par la luminescence du regard bleu turquoise des Irlandais. Il y avait du feu dans ces yeux dépourvus heureusement de rouge ou d’orangé. Comment le bleu-vert peut-il être aussi flamboyant?

Le bleu des yeux, sera, Dieu merci sauvé par le regard marine de mon amant. Mon amant avait les yeux bleu pale lorsque, harassé de fatigue il se glissait dans l’ombre secrète de mon univers Son regard était durci par les soucis qui avaient étouffé l’éclat possible de son regard. De son âme on ne voyait alors qu’une coquille de bleu opaque, le fameux bleu faïence. Mais l’amant me regarde avec une douceur que le bonheur accroît. Je lis la joie dans son iris nacré qui se marie à la pupille noire. Dans les rayons de son sourire se mêlant, le bleu et le noir recréent la profondeur secrète d’une nuit d’été.

Je dis « Vos yeux marine » et l’amant relève ses sourcils. Je dis: « C’est l’effet du temps , non du climat mais de celui qui s’est déroulé pour nous. » En cet instant unique, j’avais cru me couler dans la mer de son âme.

Les teintures bleues

 L’INDIGO

L’indigotier, Indigofera tinctoria,  est un arbuste pouvant atteindre 1.20 m, de la famille des Fabacées (Fabaceae). Il ne faut pas le confondre avec Indigofera gerardiana, syn : Indigofera heterantha, appelé lui aussi indigotier, mais aussi faux indigo. En fait il y a plusieurs centaines de plantes à indigo dont bien une dizaine peuvent être utilisées pour la teinture et les plantes orientales ou américaines sont généralement bien plus riches en principe colorant que les plantes européennes.http://www.futura-sciences.com/fr/doc/t/geologie/d/la-couleur-bleue-sous-tous-ses-angles_785/c3/221/p4/

Tout et encore plus a été dit dans l’exposition SUBLIME INDIGO organisée à Marseille en 1987 au musée de la Vieille Charité. Il en subsiste un beau catalogue, édité conjointement par les Musées de Marseille et l’Office du Livre. On y peut suivre « L’histoire d’un pigment rare, venu d’Orient, déjà connu sous l’Antiquité et introduit en Occident dès le XIIIème siècle. » Mais l’indigo, c’est aussi le pastel isatis, plante contenant de l’indigotine en plus faible teneur, qui était autrefois, comme la guède, cultivée en France, en Normandie et en Provence La qualité supérieure du pigment tiré de l’indigo lui a donné la préférence sur le pastel, entraînant la disparition de sa culture.

En 1997, toutefois, un entrepreneur courageux décide de relancer la culture du pastel en France.

Nombreuses sont les plantes qui peuvent produire de l’indigo : la renouée (Polygonum tinctorium), le laurier rose (Nerium tinctorium) et le polygonum chinense par exemple produisent de l’indigotine mais en quantité inférieure aux trois cents espèces du genre Indigofera.

Lucien Jatteau, dans son traité de « Teinture naturelle des laines employées en tapisserie, tapis et broderie » (ed. Lice et couleur, 33570 Lussac/1977), décrit en détail l’extraction de l’indigo:

« Ce travail, fort complexe est commencé dès le début de la récolte (au moment de la floraison). Les plantes sont mises dans une grand cuve et recouvertes d’eau. Après quelques heures, la fermentation se manifeste et l’on doit l’interrompre avant que le liquide entre en putréfaction. On passe alors le liquide dans une seconde cuve, où là, il est battu, afin que, sous l’action de l’oxygène apportée par le battage, l’Indigo incolore, contenu dans ce liquide, se précipite sous forme de flocons d’Indigo bleu. Le liquide est de nouveau passé et l’on récolte le dépôt formé par les flocons d’Indigo bleu. Ce dépôt est cuit dans des cuves en cuivre, la pâte qu’il forme ensuite est coulée dans des moules de formes différentes suivant les régions et les indigoteries, et mise à sécher à l’ombre pendant plusieurs mois. »

Cette description permet de mesurer l’ampleur du travail nécessaire à la production d’indigo. En Chine, en Inde, à Java, à Madagascar, ce labeur était effectué par les plus déshérités dans des conditions épouvantables que justifiait la nécessité de produire à bas prix pour répondre à la demande occidentale.

Séchée, la pâte d’indigo est pressée en « pelotes ».http://l-atelier-des-couleurs.over-blog.com/article-aboubakar-fofana-et-l-indigo-87759545.html

Lire aussi le détail de l’utilisation de l’indigo hier et aujourd’hui

http://www.futura-sciences.com/magazines/terre/infos/dossiers/d/geologie-couleur-bleue-sous-tous-angles-785/page/4/

Le pastel

Le pastel fut pourtant pendant des siècles utilisé par les teinturiers sur le territoire de la France actuelle et cultivé en Languedoc, en Provence et en Normandie. Dans « Eléments de l’art de la teinture » de M. Berthollet publié à Paris en 1791 et cité par Luc Jatteau, on peut lire une jolie description de la préparation du Pastel:

« Une fois fauchée, on lave la plante à la rivière et on la fait sécher au soleil. Il faut avoir attention que la dessiccation soit prompte; car si la saison n’est pas favorable ou s’il pleut, la plante court le risque de s’altérer, une seule nuit suffit quelquefois pour la faire noircir… »

champ de pastel, isatis tinctoria, dans le Lauragais http://www.couleur-lauragais.fr/pages/journaux/2006/cl%2084/essentiel.html

Lire l’histoire du pastel sur http://www.futura-sciences.com/magazines/terre/infos/dossiers/d/geologie-couleur-bleue-sous-tous-angles-785/page/5/

La technique du pastel  à partir de la culture de la plante  Isatis tinctoria

  • Famille : Brassicaceae ;
  • Genre : Isatis ;
  • Espèce : Isatis tinctoria L.

Les fleurs d'Isatis tinctoria, plante à l'origine du pastel. © A Mrkvicka, DR
Les fleurs d’Isatis tinctoria, plante à l’origine du pastel. © A Mrkvicka, DR

http://www.futura-sciences.com/magazines/terre/infos/dossiers/d/geologie-couleur-bleue-sous-tous-angles-785/page/6/

Les toiles et vêtements bleus

Le blue-jean

Le jean, c’est le DENIM cette toile de coton teinte à l’indigo importée de Nîmes au 19ème siècle et qui connut grâce à sa solidité un succès que rien n’est encore venu interrompre. L’indigo, c’est, dans la civilisation occidentale, le Jean qui connut son heure de gloire dans les années 60 à l’époque des rockers. Les adolescents d’alors se ruinaient dans l’acquisition de jeans qui devaient se porter très serrés. Filles et garçons se lançaient dans la couture pour ramener les pantalons au plus près du corps. Les magazines proposaient des trucs pour enfiler les vêtements réduits à l’état de gaines: par exemple s’allonger sur le dos pour remonter la fermeture éclair.

D’autres trucs concernaient le « travail » du délavage. On ne connaissait pas encore le délavage industriel tel qu’il est pratiqué de nos jours en machine avec des pierres ponces . Le délavage du jean s’opérait avec de l’eau de Javel, une brosse à chiendent et une exposition prolongée au soleil.

Sa propension à se délaver constitue l’un des plus grands attraits de l’indigo: la couleur vit avec celui qui la porte. Il y a une parfaite adéquation entre la toile de coton et le pigment bleu: à l’usure la première s’assouplit tandis que le second joue à cache-cache avec les lignes de la trame et de la chaîne. Le pigment fait ressortir la beauté du tavail de tissage. On a vu que Van Gogh lui-même avait relevé sur les vêtements hollandais le jeu particulier du tissu teint à l’indigo qui s’exprime avec un fil de chaîne noir, un tissage rugueux et le délavage.

Dans les années 60 l’usure du jean était vraisemblablement recherchée pour évoquer l’aventure vulgarisée par les westerns, la conquête de l’Ouest, la promesse de l’or et l’ivresse de construire des villes entières « à partir de rien ». Après tant de labeur, les jeans des aventuriers et des cow-boys avaient toutes les chances d’êtres patinés, assouplis, rapiécés et délavés.

Le rapiéçage du jean-mais s’agit-il de rapiéçage ?-a donné lieu à une expression artistique à base de broderies qui a fait l’objet de concours et d’expositions. cf « l’art du jean »

 Le jean illustre bien ces qualités propres à l’indigo : fraicheur rehaussant celle du coton et embellissement avec l’âge car l’indigo ne fane pas, il  » passe » positivement en se délavant. Comme si l’eau purifiait chaque fois un pigment issu de la sève, elle-même aqueuse, de l’indigotier. Qu’on nous pardonne ici de ramener la source de l’indigo à un indigotier alors que les variétés de plantes contenant de l’indigotine sont innombrables. Nous avons eu la surprise de trouver dans un ouvrage consacré à la flore du Sénégal des dizaines de variétés d’indigo. En réalité, il pousse partout dans le monde : aussi bien à Madagascar qu’au Brésil, au Soudan, au Togo, en Extrême Orient et en Amérique du Nord, en Colombie et même en Australie où on en a recensé 17 espèces. En réalité, l’indigo pousse partout dans le monde. Les qualités esthétiques de l’indigo ne sauraient être dissociées de ses vertus curatives chimiques et chromatiques.

Quelles que soient ses qualités vestimentaires, il n’est pas certain que le jean eut connut une telle gloire pérenne s’il eut été rouge ou vert. Comme la porcelaine est au cobalt, le coton est à l’indigo.

L’Ikat

Ikat Kasuri ancien, Japon http://www.etsy.com/shop/FurugiStar?page=2

J’ai rencontré l’Ikat en cherchant l’indigo . Enfin, je ne sais plus lequel de mes voyages m’a conduite devant les produits étonnants de cette technique de tissage vraisemblablement originaire d’Indonésie.

L’Ikat ou flammé est un tissu dont le motif a été teint avant le tissage. Généralement, seuls les fils de trame son teints. Parfois, les fils de chaîne le sont également et dans ce cas, on obtient un double ikat. Le graphisme de l’ikat va du plus simple au plus complexe. Les plus compliqués, les ikats indonésiens représentent des scènes compliquées avec personnages, oiseaux, animaux, fleurs et fruits, symboles. Les ikats les plus courants sont des ikats de trame à rayures multicolores avec réserves géométriques d’une extrême simplicité en forme de chevrons ou de pointillés.

Dans leur beau livre consacré au kimono, Sylvie et Dominique Buisson qualifient l’idat de « gamme de motifs à effet réduit mais délicat » dont le charme particulier » provient de ce que les extrémités des motifs comme des contours non rectilignes semblent fuser et se fondre dans la texture de l’étoffe. »

Je crois m’être arrêtée devant l’ikat à partir des motifs de tissus japonais. Depuis, j’ai appris qu’on fabriquait toujours artisanalement des ikat en Colombie, en Inde, en Indonésie, en Birmanie, en Thaïlande et au Japon. Le tissage industriel utilise grandement la technique de l’ikat de même que les impressions sur étoffe qui s’inspirent de ses effets.

D’ailleurs, depuis que je m’intéresse aux ikats, ils sont devenus à la mode. Effet de tendance, mais qui a poussé la tendance ? Ai-je été influencée malgré moi, de façon « subliminale » par la tendance ? Correspond-elle à une révolution dans le regard, à quelque chose de plus profond qu’un caprice de styliste qui aurait décidé de vendre de l’ikat aux grands couturiers ? A Paris, j’ai pu recenser trois arrivages : les pagnes thaïlandais vendus dans les boutiques chinoises de grande consommation comme Paris Store ; les ikats colombiens appréciés pour leurs coloris multicolores très « ethniques » ; les ikats indiens qui font partis des motifs habituels des lisières de châles de laine ou de couvre-lits importés par Pier Import. Cette chaîne de magasins sortait en 1990 une collection de sacs et de chemises au nom de « Ikat ». Depuis les années 80, les fabricants de tissus vendent des étoffes imprimées, plus rarement tissées, avec des motifs flammés.

L’effet ikat, c’est avant tout l’atténuation des contours d’un motif. Une impression pointilliste en somme. On ne sait jamais trop si c’est le fond qui diffuse dans le motif ou l’inverse, ce qui donne au motif une grande légèreté, une grâce un peu flottante.

Effet ikat sur un Pidan (bannière sacrée) du Cambodge tissée en soie vers 1900 http://commons.wikimedia.org/wiki/File:’Pidan’_(sacred_banner)_from_Cambodia,_Khmer,_c._1900,_silk_twill_weave_with_weft_ikat.jpg

L’effet ikat anime le motif: plus on se rapproche moins il est distinct et plus on s’éloigne plus il prend corps. Il est possible que cette impression d’optique ait contribué à lui conférer des vertus magiques et thérapeutiques dans certains pays.

On comprendra que la technique de l’ikat était faite pour se marier avec le bleu indigo.L’ikat indigo permet en effet de redoubler les effets optiques du tissage et de la couleur puisque tout deux partagent la propriété d’évoluer, l’un dans l’espace, l’autre dans le temps.

Le petit village japonais de (?) produit des double ikats (ou « kasuri » qui signifie simplement ikat en indonésien) teints à l’indigo qui représentent des grues que l’on croirait voir voler tant l’effet de flottement produit par les deux techniques est réussi.

Les Indonésiens n’utilisent pas l’indigo (à ma connaissance) mais des teintures rouges, brunes et ocres. Ils obéissent à des rituels de fabrication secrets qui se transmettent de génération en génération. Ils représentent des motifs initiatiques dont la composition est extrêmement complexe. Dotés de pouvoirs magiques ils sont utilisés pour les rituels des cérémonies de mariage ou d’enterrement. Ils enveloppent les malades lors d’interventions curatives. Pendant le limage de leurs dents, les jeunes prostituées indonésiennes sont recouvertes d’un ikat rituel. On suppose que les Indonésiens ont transmis quelques rudiments de leur technique en émigrant dans les autres pays d’Asie.

La vareuse paysanne et le code vestimentaire bleu

Paul Cézanne, (French, 1839 – 1906), Man in a Blue Smock, 1892 or 1897
Oil on canvas, 31 7/8 x 25 9/16 inches
Kimbell Art Museum, Fort Worth, Texas. Au XIXème siècle, la plupart des paysans européens portaient une vareuse bleue teinte à l’indigo ou au pastel.

Les vêtements lapons sont bleu foncé ornés de bordures ou de volants a dominante rouge avec des filets de jaune ou de blanc selon les pays (Finlande, Norvège, Suède, Urss). Sous la lumière terriblement vive des ciels scandinaves, ces vêtements s’harmonisent merveilleusement avec la palette des couleurs des buissons de la taïga.

Van Gogh décrit le costume bleu des paysans hollandais dans ses lettres à Théo. De cette description, il ressort que le vieillissement de la toile fait ressortir la trame du coton, lui conférant une sorte de transparence.

Le bleu marine, couleur des pensionnats et des sociétés conservatrices. Couleur des marins. C’est la couleur de la Royale mais aussi une teinte qui fait merveilleusement ressortir l’or des galons et des décorations.

Le bleu de travail. Le bleu du peuple. Codification sociale imposée depuis le Moyen Âge, chaque classe sociale ayant sa couleur. Mais tous les bleus n’avaient pas la même valeur : ne dit-on pas « bleu de roi » ?

Le bleu des drapeaux, vêtement des nations qui flotte contre un ciel que l’on voudrait toujours bleu.

Les vêtements chinois traditionnels sont bleu indigo. Outre le costume dit « Mao » que l’on peut trouver aujourd’hui à Belleville sous la marque « Fei Lon », on trouve des cotons teints au pochoir et des toiles tissées. Dans certains films chinois on est frappé par la richesse des bleus des costumes et des tentures chez les paysans ou les montagnards.

On connait la légende des hommes bleus du désert, ces touaregs qui enveloppent leur tête et leur visage d’une écharpe sans fin teinte à l’indigo qui déteint sur leur peau sous l’effet de la transpiration. Transpiration limitée toutefois grâce à cette teinture aux vertus apaisantes et rafraichissantes.

La couleur bleue dans la poterie

Porcelaine à décors bleu et blanc. Fours de Jingdezhen, dynastie Yuan.

La production de terre cuite débute en Chine vers 5000 av. J.-C. C’est sous la dynastie Yuan 1206-1368 qu’est née la porcelaine bleu et blanc sous couverte. Tracer sur le corps des porcelaines des motifs à l’oxyde de cobalt avant de les tremper dans la glaçure (couverte) et de les cuire, constitue un progrès majeur constamment perfectionné au cours des dynasties Ming et Qing suivantes.http://www.toguri-museum.or.jp/french/syuzou/#china

Un hippopotame bleu des tombes égyptiennes exposé au musée du Louvre

Les premières poteries de terre cuite étaient décorées de motifs réalisés en creux ou en relief selon technique de l’estampage ou de l’incision, de l’engobe ou du relief appliqué. Leur couleur varie en fonction des pigments minéraux contenus dans l’argile brute. L’engobe (argile de la même nature que la céramique composés de terres colorées naturellement ou artificiellement, céramique plus fluide que le tesson qui permet selon le dosage d’effectuer une décoration plus ou moins en relief), les couleurs et les marbrures font appel à des couleurs de terre ocre. Des motifs jaillissent du contraste entre les différentes terres utilisées pour le tesson et la décoration. L’utilisation du bleu, 2000 ans av jc fut une révolution dans l’art de la décoration des poteries. Elle permettait de sortir de la gamme très vaste des nuances du brun. Non seulement la couleur était nouvelle mais son application était associée à des techniques de cuisson a haute température pour obtenir un effet vitrifié qui donnait à l’émaillage bleu une espérance de vie largement supérieure aux poteries brunes cuites à petit feu. Le bleu égyptien ou bleu persan ou bleu turc fut le premier utilisé. Il était composé à base de dérivés du cuivre. L’antimoine utilisé pour le maquillage des yeux (khôl) par les Egyptiennes peut également donner du bleu en association avec Sn. Le cobalt est le colorant le plus ancien et le plus populaire. Il fut vraisemblablement exporté de la Perse proche . L’ avantage sur le bleu à base de cuivre et qu’il imite mieux le lapis lazuli, il est plus homogène , il coule moins, il est plus profond Le minerai de cobalt est utilisé sous forme de composés dont les plus connus sont le « cafra » ou monoxyde de cobalt et le « smalt » ou bleu roi, sorte de verre obtenu à partir de la fusion d’un mélange de cafra, de potasse et de silice. Actuellement, le composé de cobalt le plus utilisé par les potiers est le carbonate de cobalt car il se dissout particulièrement bien dans les glaçures

Faïence russe de Gzhel décorée à la main. Une trentaine de villages des environs de Moscou produisent l’appellation Gzhel, porcelaines et faïences réputées depuis le XVIIIème siècle. http://allteapots.com/gzhel-pottery.htm

La décoration des céramiques suppose une bonne connaissance des réactions physiques et chimiques du tesson et de la glaçure. Les minerais sont l’objet de mélanges savants qui permettront d’obtenir des surfaces vitrifiées lisses et des couleurs homogènes. cette difficulté conférait aux objets émaillés de bleu pur une valeur importante qui leur valut de figurer parmi les joyaux funéraires destinés à agrémenter le dernier voyage des nobles égyptiens.

Le saule bleu, blue willow

Le motif dit « blue willow » a été créé par Thomas Minton en 1790 aux porcelaine royales de Worcester. Il est écrit qu’il fut inventé pour rivaliser avec les « chinoiseries » françaises. Depuis son apparition en Europe, la porcelaine décorée de motifs bleus faisait flores au point que les rois et leur cour possédaient en leur demeure un cabinet de curiosités, une sorte de crédence sur laquelle ils exposaient des porcelaines Ming.

http://www.thepotteries.org/patterns/willow.html

Je possède des assiettes Blue Willow de différentes origines plutôt modernes. Sur cette photo, les assiettes de type blue willow sont posées sur une nappe en ikat indien. L’histoire du modèle blue willow est très représentative de l’histoire des arts et des techniques qui sont, à un moment donné, le fruit d’échanges consentis, d’influences reconnues, d’économies identifiées, d’évolution techniques partagées, de copies volées et d’évolutions philosophiques parallèles. C’est pourquoi attribuer la paternité d’une production à une seule personne ou à une civilisation unique relève de la plus totale absurdité. Les mouvements de la pensée et des techniques sont universels.

Cabinet de curiosité exposant de rares porcelaines chinoises au château d’Orianenbourg en Prussehttp://www.channelriviera.com/cr2/Article/2181/Fastes_et_Grandeur_des_Cours_d_Europe_au_Grimaldi_Forum On remarque la luxueuse mise en scène des poteries qui se reflètent dans les miroirs latéraux.

Les cabinets de curiosités devinrent cabinets d’amateur, regroupant dans des vitrines toutes sortes d’objets précieux ou curieux lorsque Bottger perça le secret de la porcelaine en même temps que d’autres européens qui purent ainsi maitriser leur propre production. J’ai vu au musée de la porcelaine de Delft de magnifiques cabinets de porcelaine chargés d’objets Ming mais aussi de production locale telles que les vases à tulipes, une spécialité typiquement hollandaise car, au XVIIIème siècle une véritable folie de la tulipe s’était emparée des Bataves au point de créer une bourse de la tulipe. Les oignons de tulipes pouvaient atteindre des sommes astronomiques et se devaient d’être exhibés dans des récipients tout aussi précieux.


Vase à tulipes datant de la fin du XVIIème, en forme de pyramide comme beaucoup d’autres. Le vase est constituée de plusieurs pièces creuses pour contenit de l’eau, cuites séparément et assemblées après cuisson car, à l’époque, les potiers ne savaient pas cuire des pièces hautes.http://www.vlinder-01.dds.nl/cdr/g&c/tulip_vases2.htm

Imari, bleu de cobalt et rouge de fer

La porcelaine de style Imari doit son nom au port japonais d’où elle était expédiée pour l’Europe. Elle se caractérise par ses décorations florales sous couverte réalisées avec du bleu de cobalt et du rouge de fer. La couverte est une couche très fine et liquide de kaolin qui est passée sur les motifs avant la cuisson. Elle donne l’impression que les couleurs sont prises dans la masse du tesson, ce qui donne beaucoup de profondeur à ses nuances. La porcelaine Imari était conçue pour l’Europe qui s’en appropria les motifs et les couleurs dès qu’elle fut en mesure de produire sa propre porcelaine. On pense que le style Imari est originaire de la Corée qui a transmis son savoir faire en matière de procelaine au Japon. La Chine a également produit de l’Imari. Le bleu de l’Imari est presque noir et contrasté par le rouge orangé sur fond de blanc de manganèse. Les Européens ont ajouté au style Imari de l’or, du vert et parfois du jaune. Les poteries Imari les plus anciennes sont décorées uniquement de bleu plutôt clair à l’image des porclaines chinoises. Aujourd’hui, de nombreux collectionneurs rassemblent de la poterie Imari naviguant entre ses différentes origines pas toujours faciles à identifier.http://www.imari.com/design6.html

Carreaux de céramique

 Les azulejos et mosaïques. Les établissements de bains. L’Espagne. Le Portugal.

San Loureno, Portugal http://www.regards-sur-ailleurs.fr/blog/10.html

Quand le jaune fait chanter le bleu et réciproquement, monastère des Jeronimos au Portugal http://dubleudansmesnuages.com/?m=20080618

Les mosquées, les céramiques de l’art musulman. les carreaux de Delft

Carreau en faïence de Delft http://vintage.johnnyjet.com/folder/archive/Georgette-Rotterdam-2009.html

LE BLEU ET LE JAUNE

Dans nombre de décorations et d’objets, le bleu et le jaune se cotoient sans se mélanger. L’un fait ressortir l’autre, lui donnant plus d’éclat. Encore faut-il que le bleu qui fait face au jaune soit le plus pur possible et que le jaune ire plutôt sur l’orange. Un soupçon de vert dans l’un ou l’autre annule l’effet.

Suivre le bleu c’est aussi trouver le noir et le jaune comme la nuit appelle la clarté, comme l’ombre appelle la lumière, comme le silence appelle le bruit. D’ailleurs, pour Van Gogh, il n’y a qu’un coup de pinceau du noir au bleu de Prusse « tout cru ». (lettres P.240).Et chez Tiepolo, il n’y a pas d’éclat de jaune sans écho bleu. Un jaune et un bleu qui se complètent délicatement, qui établissent timidement, là sous nos yeux, un dialogue qui est comme une respiration dans une composition bruyante, qui, sans cette présence du jaune uni au bleu aurait peut—être été trop gaie ou trop insouciante pour être émouvante. Le jaune et le bleu apportent à la narration picturale de Tiepolo le souffle du conteur baladin dans sa « théorie des couleurs », Goethe tient le jaune et le bleu pour deux tons purs fondamentaux qui, en se mélangeant donnent la gamme des autres. Comme les peintres, Goethe tient le bleu pour l’expression de l’obscurité et le jaune pour celle de la clarté qui sont les deux conditions d’apparition de la couleur: La couleur est l »’expression et la souffrance de la lumière. Le teinturier lui, utilise des échantillons de bleu pour évaluer ses nuances jaunes et déterminer ses verts.

La cuisine bleue, à gauche  et la salle à manger  jaune, à droite de la maison de Monet à Giverny. On passe de l’une à l’autre, ombre et soleil, complémentarité du bleu et du jaune. http://www.fondation-monet.fr/fr/

LE BLEU  DANS LA NATURE

Les plantes

La couleur bleu est relativement rare dans la nature à l’état brut. Le bleu est artificiel, il est une production humaine. La plupart des cailloux sont bruns beiges ou gris, ainsi le lapis lazuli prendra parmi eux une valeur particulière. Sa texture est celui d’une pierre quelconque et seule sa couleur fait la différence. Les pigments végétaux les plus courants sont bruns, rougeâtres, jaunâtres, communs comme des terres. L’extraction de l’indigotine suppose un travail particulier qui nécessite une part d’abstraction puisque à partir d’une plante verte on fabrique une pierre bleu intense.<les lingots de pigments, cf plus loin le travail de l’indigo.

 Les fleurs de montagne offrent à la vue du promeneur un camaïeu dense ponctué des bleus sombres de la gentiane, du bleu pâle des jacinthes sauvages, des bleus violacés aux bleus pervenche.

Les papillons

***Si on a une source de lumière étendue avec des rayons lumineux arrivant sur le papillon depuis tous les angles d’incidence, les deux ailes ont une coloration identique bleu intense.
***Si l’éclairage est formé d’un faisceau de lumière parallèle et placée de côté, seule une aile sera bleue, l’autre brune…Comme les plans des ailes forme un V, l’angle d’incidence n’est pas le même sur les deux ailes.
***C’est l’iridescence. Il ne s’agit pas de pigments, ni d’une absorption/réflexion. Le signal généré par les écailles de l’aile est un phénomène d’interférence dans des lames minces à faces plus ou moins parallèles et une diffraction par un réseau. http://www.futura-sciences.com/fr/doc/t/geologie/d/la-couleur-bleue-sous-tous-ses-angles_785/c3/221/p9/

Ce phénomène illustre la virtualité de la couleur qui est totalement dépendante du spectre lumineux. Ce que nous voyons est une illusion d’optique reposant sur les lois de la physique des rayons lumineux. La couleur peut donc être mesurée par des instruments optiques, ce qui laisse supposer que des aveugles puissent la percevoir. Quand nous mélangeons des couleurs, nous faisons à la fois de la physique et de la chimie. Les molécules des composants se réorganisent pour produire de la réfringence, cet état qui permet entre autres d’authentifier les pierres précieuses.

Sans pour autant connaître les lois de la physique et de la chimie, c’est par l’expérience et son observation que les anciens ont maîtrisé les couleurs. Par exemple, l’indigo dont la plante donne un suc jaune et une fleur rose ne permet pas a priori de deviner qu’en touillant sa pâte grisâtre on obtiendra à l’issue du processus un magnifique bleu profond.

Le morpho, wikipedia

La structure des écailles des ailles du papillon capte les ondes bleues du prisme lumineux. Crdp Alsace

Un magnifique papillon bleu appelé Azuré de la bugrane. © Christian Konig - Tous droits réservés

Un magnifique papillon bleu appelé Azuré de la bugrane. © Christian Konig – Tous droits réservés

Le demi argus est également un papillon bleu. © Christian Konig - Tous droits réservés

Le demi argus est également un papillon bleu. © Christian Konig – Tous droits réservés

L'Azuré des mouillères (Maculinea alcon) est protégé en France par arrêté ministériel. © PJC&Co, Wikimedia Commons, CC by-sa 3.0
L’Azuré des mouillères (Maculinea alcon) est protégé en France par arrêté ministériel. © PJC&Co, Wikimedia Commons, CC by-sa 3.0

Lire aussi http://www.futura-sciences.com/magazines/terre/infos/dossiers/d/geologie-couleur-bleue-sous-tous-angles-785/page/8/

LE BLEU DANS L’ALIMENTATION

Un fait constant mérite d’être souligné: le bleu ne s’ingère pas. Les confiseries bleues sont rares, les pâtisseries bleues inexistantes, les entrées bleues de même, on ne connait pas de pain bleu. Il existe une seule boisson bleue: le curaçao bleu. Des glaces bleues en hommage aux schtroumpfs furent lancées sans grand succès il y a quelques années. Plus récemment, la cuisine dite moléculaire et la mode des cup cakes ont réintroduit les colorants dans l’alimentation, y compris le bleu.

http://www.mapetitecantine.fr/2009/04/02/brioche-amandes-noisettes-chocolat-blanc/

En 1966, un confiseur a créé le Quernon d’Angers, une friandise en nougatine recouverte de chocolat blue afin d’évoquer les toits d’ardoise de la ville, une particularité régionale.

Cookie Monster, http://blog.marycherry.fr/cupcakes-glacage-magnolia-bakery/

On peut citer les myrtilles et les mûres qui donnent à la langue et aux gâteaux un aspect bleu violacé. Lorsque j’étais enfant, un journalier facétieux mélangeait avec ses pastilles Valda des gommes au bleu de méthylène qui nous faisaient la langue bleue.

Dans « du Spirituel dans l’art », Kandinsky cite le cas d’un homme qui trouvait à certaine sauce un goût de bleu. A vrai dire, les pigments bleus sont rares en alimentation. On les trouve essentiellement dans les myrtilles, les mures et le pigment artificiel du bleu de méthylène. Il n’y a donc pas de cause à effet entre le bleu et un goût qui lui soit réellement lié comme, par exemple les couples vert/menthe, rouge/fraise, jaune/citron et noir/réglisse.

Myrtilles sauvages telles qu’on les trouve dans  les montagnes. En anglais, les myrtilles sont appelées « blueberries » soit baies bleues. Au Québec on dit « bleuets », dans les Vosges, « bluets » ou « brimbelles ». La « bleuetière » est un jardin de myrtilles sauvages protégées. http://lefeericologue.blogspot.fr/2010/07/le-trou-des-fees.html

Le bleuet est très recherché au Québec d’où il est exporté et joue un important rôle économique. « Le pouvoir bleu » recouvre le pouvoir antioxydant de la myrtille tout  comme ses vertus pour la vue et sa contribution à l’économie. http://www.spbq.ca/index.php?option=com_content&view=article&id=58&Itemid=86

Vitrine de la boulangerie-traiteur de Florence Finkelstejn au coin de la rue des Ecouffes et de la rue des Rosiers dans le Marais à Paris. Les carreaux de faîence bleue mettent en valeur les halloth exposées dans la vitrine. Photo LC

Lorsque mes enfants étaient petits, je leur lisais un petit conte illustré d’Yvan Pommeaux intitulé Le monde est comme une orange, Lola ! Dans ce conte, le papa rat pèle partiellement une orange pour expliquer la terre à sa fille rate. Il lui demande de tremper une mie de pain dans le jus de la tarte aux myrtilles pour peindre les océans et nous trouvions cette astuce délicieuse. Le bleu et l’orange sont les couleurs dominantes de ce petit livre où elles se font mutuellement chanter.

Colorants bleus alimentaires et leurs codes

source http://www.futura-sciences.com/magazines/terre/infos/dossiers/d/geologie-couleur-bleue-sous-tous-angles-785/page/3/

E131 Bleu breveté V :

  • Couleur bleue de synthèse artificielle ;
  • Aliments : pâtisserie, recouvrement de sucre, boissons, sucreries ;
  • Possibles effets secondaires : Il peut provoquer des allergies, urticaire. Cancérigène.

E132 Indigotine (l’indigo synthétique est le bleu d’aniline) :

  • Couleur bleue artificielle ;
  • Aliments : recouvrements de sucre, boissons, sucreries ;
  • Possibles effets secondaires : Aucun, mais n’est pas non plus utile.

E133 Bleu brillant FCF :

  • Couleur bleue artificielle ;
  • Aliments : légumes anglais en conserve ;
  • Possibles effets secondaires : à hautes doses, il peut s’accumuler dans les reins et les veines lymphatiques. À éviter.

Tableau des bleus alimentaires. © DR
Tableau des bleus alimentaires. © DR

LE BLEU DANS LES PARFUMS

L’heure bleue de Guerlain


La parfumerie fait grand usage de bleu. Les parfums sont associés au bleu de même que les crèmes, les cosmétiques de toutes sortes et les produits pour le bain.

Parce que le bleu symbolise l’élégance (le bleu marine, ce faux noir) le rêve, et la pureté (l’eau), il est largement utilisé dans les campagnes publicitaires.Guerlain qui a choisi le bleu pour ses cordons d’emballage a donné du bleu à deux de ses parfums les plus anciens et les plus célèbres: l’Heure Bleue qui porte la couleur dans son nom même et Shalimar dont le flacon est orné d’un superbe bouchon bleu lapis. L’Heure Bleue est, dit-on le parfum préféré des vieilles dames distinguées tandis que Shalimar aux accents orientaux s’accorde avec les nuits glamoureuses de l’hiver.

Parure, parfum des années 70 est couché dans un écrin bleu turquoise.

 Flacon original de Shalimar de Guerlain

Angel de Thierry Mügler, l’une des réussites de ces dernières années, est coloré en bleu pervenche.

 

 Sur un créneau semblable à celui de Shalimar, Byzance rutile d’or et d’outremer pour offrir un parfum de tubéreuse, dominante des notes des années 80.

SYMBOLISMES ET LEGENDES DU BLEU

Le bleu est parfois un moyen involontaire de cultiver le blues, la tristesse, la dépression. Il est la couleur de l’abime qui aspire l’être dans son tourbillon d’oppression. Une plongée sous—marine en apnée jusqu’à manquer de souffle et se sentir absorbé par le néant. Néant froid de l’au-delà, néant chaud de l’autrefois, empreinte diffuse du ventre de la mère, le trou. Le bleu est à la vue ce que le chant de la sirène est à l’ouïe. Il charme sans que l’on ait suffisamment de conscience pour identifier la cause de l’envoutement. On ne peut pas être à la fois en dedans et en dehors de son emprise. Certaines personnes tiennent le bleu pour la couleur de la mort, une mort douce. Ainsi Kundera dans le  » Livre du rire et de l’oubli « : C’est la mort tendrement bleutée comme le non— être. Parce que le non—être est un vide infini et que l’espace vide est bleu et qu’il n’est rien de plus beau et de plus apaisant que le bleu. Ce n’est certainement pas un hasard si Novalis, poète de la mort, aimait l’azur et n’a jamais cherché que lui dans ses voyages, la douceur de la mort a une couleur bleue. »(VI,12 Gallimard p. 199—200)

Je suis effrayée par les considérations de Kundera car elles mettent en évidence une vérité que je tente de fuir. En approchant le bleu par le biais de la sensualité, je tente de scotomiser une évidence que par ailleurs j’expose en affirmant que le bleu le plus troublant est celui qui fait luire le noir. Comme si le bleu était l’antichambre du néant noir.

Dans l’Egypte ancienne, le bleu représente l’air et la sagesse. Le grand prêtre porte un saphir en attribut.

On raconte que les femmes gauloises se peignaient le corps en bleu pour faire fuir les « barbares ».

Le saphir est également mentionné dans l’Ancien comme support divin: « Moise monta avec AAron, Nadab et Abihu, et soixante dix anciens d’Israêl. Ils virent le Dieu d’Israël sous ses pieds, c’était comme un ouvrage de saphir transparent, comme le ciel lui- même dans sa pureté… » (Exode 24,9, 10,11—traduction Louis Second). Ici, le saphir représente le ciel. Ce peut donc être bleu clair comme bleu dense en fonction du saphir de référence. Aujourd’hui, la couleur saphir fait référence à une pierre d’un bleu transparent et très dense proche du bleu de cobalt. En a-t-il toujours été ainsi ? On remarquera par ailleurs que les cieux diurnes ne sont jamais cobalt. Au plus fort de leur intensité ils sont bleu outremer clair. Par contre les cieux nocturnes ont parfois la couleur, l’intensité et la luminosité du saphir bleu presque noir.

Les Grecs ignorent le bleu.

Dans une vie de saint Patrick écrite au Vème siècle, il est dit que le bleu ordonne au prêtre d’éloigner de son esprit les vices du monde.

Au XIIIème siècle, le pape Innocent III rend officielles cinq couleurs liturgiques plus le jaune et le bleu, couleur du ciel adopté pour les fêtes des anges et utilisé parfois dans les cimetières comme emblème des cieux.

Dans la religion anglicane, le bleu symbolise l’espoir, l’amour des œuvres divines, la sincérité, la piété. Le bleu pâle représente la paix, la conscience, la prudence chrétienne, l’amour du beau.

Traditionnellement, le manteau de la vierge est bleu. Ce serait celui de la chapelle de la rue du bac qui aurait servi de modèle au concepteur du drapeau européen, Arsène Heitz. Les étoiles représentent les douze apôtres et non les pays membres qui, en 1955, n’étaient que 6.http://www.herodote.net/histoire/evenement.php?jour=19551209

En héraldique, l’azur est un bleu roi, un bleu cobalt pur. Il représente le ciel, signifie justice, humilité, fidélité, chasteté, joie, loyauté, bonne réputation, amour et félicité éternelle. L’azur symbolise encore la beauté, la douceur, la noblesse, la victoire, la persévérance, la richesse, la vigilance et la récréation. L’azur symbolise tant de bonnes et douces choses qu’on ne s’y retrouve guère.

Mais le bleu est aussi une couleur fonctionnelle. Pendant la dernière guerre, les verrières et les carreaux des fenêtres étaient peints en bleu de cobalt pour dissimuler la lumière aux avions de chasse.
Dans les pays chauds, autour de la Méditerranée comme en Afghanistan, les volets sont peints en bleu pour faire fuir les mouches. Et dans les principes du Feng Hsui ou art traditionnel chinois d’équilibrer les habitations, le bleu figure comme moyen d’apaiser l’esprit des habitants d’une demeure.

LE LANGAGE DU BLEU

Le rapport entre l’esprit de la couleur et sa matière est aussi mystérieux que celui existant entre la pensée et l’objet. La couleur est plus qu’une impression visuelle puisqu’elle agit sur l’âme. La couleur est un moyen de communication, un langage dont l‘émetteur est presque toujours inconnu. L’interprétation de la teneur du message est aléatoire pour l’être humain faute de connaître la clef de la codification des couleurs.

Chez l’animal, la couleur entraîne des réactions instinctives permettant au sujet de répondre à ses besoins. Par exemple, la couleur des fleurs constitue une indication alimentaire pour les papillons et les abeilles. En retour elle forme une sorte de piège à pollinisation en attirant l’insecte d’étamine en pistil. Des études conduites en laboratoire par Y. Le Grand (cité in Que sais je couleurs p.58) ont montré que les animaux avaient une affinité très marquée pour certaines couleurs de fleurs et non pour d’autres. La couleur des fruits et des champignons joue le même rôle. Puisqu’on a pu prouver que la couleur jouait un rôle fondamental dans la reproduction du monde animal et végétal, c’est à dire dans le processus vital, il n’y a pas de raison de douter de l’influence des couleurs sur le comportement humain.

Les couleurs font l’objet de recherches très sérieuses concernant leur influence sur le psychisme qui conduit à les utiliser selon certaines règles en décoration intérieure, en iconographie publicitaire et commerciale, en thérapie. Ces pouvoirs de la couleur ( qui ont été vérifiés par l’expérimentation ) ne représentent qu’une infime partie de ses effets. L’imaginaire humain tire un inépuisable parti de l’existence des couleurs.

Le rayon bleu

La couleur bleu fait l’unanimité dans la plupart des civilisations et, en particulier dans les civilisations européennes où elle est associée au patriotisme, au pouvoir, à la spiritualité et au bon goût, toutes choses ayant un lien sociologique entre elles. L’importance du bleu peut s’expliquer par l’histoire de sa découverte. En effet, les premiers bleus vifs utilisés dans la peinture pour représenter le pouvoir provenaient du lapis lazuli, un minéral qui était importé à grands frais et grands risques d’Afghanistan. Le pigment bleu était rare et cher et, en conséquence réservé aux rois. Au cours des siècles, alors que d’autres pigments moins coûteux et plus accessibles étaient découverts, la couleur bleue dommença à se démocratiser, notamment à partir d’une ressource cultivée localement, l’indigo et, surtout le pastel. Au XIXème siècle, avec l’expansion de l’industrie textile, la teinture bleue devint une ressource largement utilisée pour teindre les vêtements de travail, en particulier ceux des ouvriers. Alors que le bleu royal demeurait l’apanage des monarques, le bleu de travail devenait l’uniforme de l’ouvrier dans un temps où le costume était toujours codifié. De nos jours encore, le bleu reste la couleur des uniformes des écoles de la bourgeoisie et le symbole du bon goût dans sa version « marine ».

Le bleu a été également une ressource rare pour les Chinois qui ont longtemps importé le bleu de cobalt pour décorer leurs porcelaines jusqu’à ce qu’ils découvrent que le pays possédait lui aussi des gisements d’oxyde de cobalt. Ils l’ignoraient car, à l’état naturel, le cobalt est gris. Les premières poteries chinoises sont teintées de pigments naturels dont la couleur est visible sans transformation comme les bruns de fer et les verts de cuivre. La découverte de leur propres gisements de cobalt ont contribué à l’essor des porcelaines bleues de Chine qui sont apparues en Asie bien avant l’Europe qui ignorait alors la technique de la porcelaine. A l’image du bleu de travail en Europe, le bleu de Chine devint d’autant plus populaire que le jaune était l’apanage exclusif de l’empereur. Le vert, associé au jade était également réservé aux classes dirigeantes. Le rouge étant réservé  aux rituels de la vie -mariage, bonheur, richesse et prospérité-, il ne restait plus, parmi les couleurs primaires, que le bleu pour la vie quotidienne du peuple. La vaisselle utilitaire était décorée exclusivement de bleu de cobalt, les vêtements du peuple étaient presque exclusivement teints à l’indigo.

Ci-contre, le traditionnel « bleu de Chine », vêtement de travail en coton tient à l’indigo http://www.sinologie.fr/store/product_info.php?products_id=147

La physique peut aussi justifier l’intérêt du bleu pour la civilisation européenne. Le rayon bleu est plus long que les autres. Il frappe l’oeil avec davantage de force que les autres couleurs. Il peut d’ailleurs brûler la rétine si on le regarde avec trop d’insistance dans sa version LED (diodes électroluminéscentes), ces petites ampoules qui ont fait leur apparition partout ces dernières années et inquiètent les ophtalmologues. Des rubans de leds sont utilisées pour décorer les intérieurs, les intérieurs de voitures, les wagons du métro, les jouets et tout ce que l’on peut imaginer. Le risque provient dans ce type d’ampoules de l’incidence photochimique sur la rétine de la couleur bleue associée à leur luminance.  http://www.futura-sciences.com/fr/news/t/medecine/d/eclairage-led-attention-au-yeux_25795/

 Baguettes de leds bleues pour la décoration des automobiles http://www.top-sono.com/neons-led/1309-4x-baguettes-a-led-bleu-de-60cm-branchement-allume-cigare-interrupteur-on-off.html 

Le Secret du bleu

Faut-il voir dans la physiologie de la perception l’unique raison pour laquelle le bleu est la couleur de l’âme ? On serait tenté de le croire étant donné le consensus qu’il déclenche, en particulier dans le monde occidental. On peut imaginer qu’il existe une corrélation entre notre langage façonné par notre pensée et le reste de notre activité cérébrale. On sait que les perceptions ne sont pas isolées et que nos sens fonctionnent à l’unisson même lorsque nous avons l’impression que nous sommes concentrés uniquement sur l’écoute ou la visualisation. On ne ferme pas ses sens comme on fermerait une application informatique spécifique. Tous nos sens fonctionnent en permanence, avec plus ou moins d’intensité selon que nous sommes plus attentifs à l’un qu’à l’autre. On ne peut donc pas imaginer que le goût du bleu ne serait qu’une affaire de chimie. La rhodopsine et la cyanopsine ne font pas tout, elles ne représentent qu’une petite partie, indispensable certes, de l’effet produit par le bleu sur un individu.

Bibliographie

Brusatini Mario Histoire des couleurs
Manuel Roret du peintre
Manuels-Roret. Nouveau manuel complet du coloriste. Ed. Léonce Laget, Paris 1978
Encyclopédie Roret. Nouveau manuel complet du bijoutier-joaillier. Ed. Léonce Laget. Paris, 1978

Jarry Madeleine.Chinoiseries. Le rayonnement du goût chinois sur les arts décoraifs des XVIIe et XVIIIe siècles. Office du livre,Fribourg (Suisse) 1981


Wittgenstein Ludwig, Remarques sur les couleurs. T.E.R. bilingue, Paris 1984

Pommeaux Yvan, Le monde est comme une orange, Lola! éditions du Sorbier, Paris 1981

RMN. Centre de la Vieille Charité. Marseille 1987. Sublime Indigo
Jatteau Lucien Teinture naturelle des laines employées en tapisserie, tapis et broderie. Ed. Lice et couleur, 1977 « Guillou » Montagne par Lussac 33570
Berthollet M. Eléments de l’art de la teinture. Paris 1791
RMN Petits guides des grands musées. Musée Guimet. Porcelaine de Chine XIVe-XIXe siècles. N°88
Da Cunha Claire Le lapis lazuli ed du Rôcher, Paris 1989
l‘Art du Jean
Van GogLettres à Théo. Cabinet cosmopolite. ed. Stock
Kandinsky V. Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier, coll. Médiations.Ed. Denoel, Paris 1969
Callen Anthea   « Les peintres impressionnistes et leur technique »(ed. Sylvie Messinger, 1983 Paris)
Que sais je ? Les couleurs

 Wichmann Siegfried. Japonisme. Chêne/Hachette, mai 1982

Claire König http://www.futura-sciences.com/magazines/terre/infos/dossiers/d/geologie-couleur-bleue-sous-tous-angles-785/page/3/

http://www.futura-sciences.com/magazines/nature/infos/personnalites/d/botanique-claire-konig-94/#bio

NB Lorsque j’ai écrit l’essentiel de cet article en 1999, le dossier de Claire König sur Futurasciences n’existait pas.

En 2012, lorsque je l’ai posté sur ce blog et mis à jour, le dossier en question était succinct. Je n’y étais pas retournée depuis 3 ans, et ce jour, à ma grande surprise, je constate qu’il s’est étoffé et j’y retrouve certains points de mon article. J’imagine donc que Mme König m’a lue et je regrette qu’elle n’ait pas eu la courtoisie de me citer. Moi, je la cite et je me sers sans scrupules de ses mises à jour. C’est ma réponse de blogueuse à la pêcheuse. LC

Révisé le 28/05/2012, le 17/10/2015

J’avais écrit ce texte en 1999 et je l’avais égaré. Je viens seulement de le retrouver. Il était inachevé et je le complète au jour le jour. Je vous invite à revenir de temps en temps sur cet article pour profiter des modifications et autres mises à jour. La Connectrice

 


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  1. La boule de pastel que l’on met a sécher s’appelle la « cocagne ». D’où les expressions « pays de cocagne » ou « mat de cocagne ».

    [IMG]http://killian.qg.free.fr/album/Photos/Lieux/Castelnaudary/slides/qg-lieux-0032.jpg[/IMG]

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    • laconnectrice

      Oui, Gilles et elle faisait la richesse des producteurs de pastel, d’où l’expression « pays de cocagne » pour désigner un lieu riche;-)

      J’avais fait des modifications mais j’ai perdu la dernière version alors je mets à jour petit à petit. Revenez sur cet article dans quelques temps, vous y trouverez des compléments…

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