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On vit une époque formidable! On peut se marrer de tout, sans conséquences. Coluche, mai 1976

Le journal l’Express publiait en 1995 un interview inédit de Coluche réalisé par Christian Hoche en mai 1976 (Christian Hoche avait reçu le prix Albert Londres en 1976 pour ses reportages au VietNam). Coluche y rend hommage, entre autres, à Cavanna et Charlie Hebdo. Dans cet entretien on peut admirer comment Coluche peignait la société avec des mots tandis que ses amis la dessinaient au crayon.

J’ai souligné en gras ce que je trouve particulièrement intéressant.

LC
http://www.lexpress.fr/informations/inedit-la-france-selon-coluche-ce-qu-il-disait-il-y-a-vingt-ans_603108.html#GkaMO7zwyFgG1PA7.99

Inédit: la France selon Coluche – Ce qu’il disait il y a vingt ans…

Par Hoche Christian, publié le 02/03/1995

C’est l’histoire d’un mec, il était jeune journaliste et il venait d’arriver à L’Express, le mec. Il s’appelait Christian Hoche. Et il était plus connu pour ses reportages sur le Vietnam que pour ses affinités avec le show-business. Il avait pourtant été pressenti par une célèbre maison d’édition pour interviewer une cinquantaine de célébrités – Maurice Béjart, Antoine Blondin, Michel Debré, Alain Krivine, Jacques Martin, etc. – sur un thème unique: «La France telle qu’ils la voient». Le livre ne sortira jamais. Mais de cette curieuse aventure il reste une interview, recueillie dans la maison de Coluche, rue du Parc-Montsouris, au milieu de sa famille, entre un flipper et un baby-foot, et parmi des amis qui ne cessent de passer. La scène se déroule le 5 mai 1976. Christian Hoche est accompagné d’un photographe indépendant, Francis Dalsace, et du dessinateur Jacky Redon. Michel Colucci – qui mourra le 19 juin 1986, à l’âge de 41 ans – n’est pas un «client» facile pour un journaliste. D’emblée, il demande à son visiteur, interloqué, pourquoi Jacques Chazot n’est pas sur sa liste! Mais le dialogue s’engage. Détonant…  

CHRISTIAN HOCHE: Je peux prendre un cendrier?
COLUCHE: Si vous fumez, je préfère, oui!
– On y va? Le thème de l’interview, c’est donc la France et les Français…
– Je ne suis pas vraiment au courant! Personnellement, je suis né de mère je ne sais quoi et de père autre chose, mais je suis né à Paris dans le XIVe, donc je suis français. Alors, qu’est-ce que c’est, la France, je n’en sais rien! Je n’ai rien fait pour donner une image de la France. Je n’en ai rien à foutre, ça ne m’intéresse pas!
– La France, pour vous, c’est une notion purement géographique?
Je ne peux pas parler de la France, je ne connais pas les autres pays! J’aimerais pouvoir vous dire: par rapport à l’Amérique, la France, c’est ceci ou cela… Mon seul domaine à moi, c’est la vie, je ne connais rien d’autre…
– Alors, parlons de la vie!
Ce qui est marrant, pour moi, c’est les traits de caractère propres aux Français. Par exemple, ce peuple a élu président de la République un type qui a été ministre des Finances pendant sept ans! Voilà ce qui est incroyable! Si quelqu’un raconte une chose pareille dans une pièce de théâtre, les gens vont dire: il charrie, il se moque de nous! On ne peut pas croire des conneries pareilles! La connerie française est incroyable!
– D’autres exemples?
– Tiens! Hier, j’ai vu un type se jeter sous les roues d’une voiture pour sauver un môme. La voiture a réussi à freiner. Le mec avait l’air d’un con, et la mère gueulait parce qu’il avait bousculé son fils! Le type s’est relevé, il voulait tuer le chauffeur! En cinq minutes, le mec a voulu sauver une vie, au risque de la sienne, et en détruire une autre! Voilà ce qui est fantastique. Mais je ne sais pas si c’est « français »…
Un autre exemple? L’autre jour, il y avait un mec par terre, dans la rue, on ne savait pas ce qu’il avait, on appelle les flics. Ceux-là ont l’habitude, ils lui demandent: « Alors, mon gars, t’es bourré? » Ils le relèvent, le type commence à râler, si fort qu’ils commencent à lui taper sur la gueule! Et un commerçant avait appelé les flics pour sauver le mec!
Voilà la France! Un jour, vous prenez une contravention pour « stationnement gênant »; le lendemain, au même endroit, il y a un parcmètre, le stationnement n’est plus gênant! Et les gens marchent! Moi, j’attends que cela m’arrive pour faire un procès…
– Avez-vous l’impression de vivre dans un pays bête et méchant…?
– Je n’ai aucune impression de ce type! Quand je vais à l’étranger (seulement pour des raisons professionnelles, je m’y fais tellement chier!), je vois que les autres vivent d’une autre façon, que parfois cela n’a rien à voir. C’est pour cela, d’ailleurs, qu’on a tort de dire qu’on va avoir un régime communiste, que ce sera comme en Russie, etc. C’est impossible! Les mecs qui font de la politique font pas ce qu’ils veulent, ils font ce qu’ils peuvent! Ils ne tirent pas les ficelles, ils sont tirés par les ficelles! Mais c’est un autre sujet…
– Depuis Mai 68, il s’est passé beaucoup de choses en France. C’est un point de repère, pour vous, 68?
– Démographique, oui: tous les gosses nés au lendemain de la guerre ont provoqué en 1968 une explosion de la jeunesse, mais c’est vrai aussi ailleurs, en Angleterre, etc. Ce qui était positif, en 68, c’est qu’on n’a pas eu affaire à un troupeau, mais à des mecs qui s’intéressaient aux choses... Mais est-ce qu’on peut juger? Par exemple, aujourd’hui, il y a la pilule, etc., et pourtant les mecs de 20 ans sont très bourgeois. Il y en a même qui se marient, tellement ça n’est plus la mode!
– Comment voyez-vous la France dans les années à venir?
– Socialiste, cela paraît inévitable! Pour le reste, le plus important, c’est l’évolution des moeurs. Mais cela ne va pas vite. Prenez la drogue: si les mecs se droguent, c’est parce que c’est interdit. Alors ils se droguent fort. Si le haschisch était autorisé, il n’y aurait aucun problème: autoriser des cigarettes avec un petit pourcentage de hasch dedans, cela ne ferait pas plus de mal que le tabac! Mais ce n’est pas possible à cause des moeurs – sans cela, l’Etat le ferait, cela lui rapporterait un pognon monstre!
Il est évident que la gauche n’a pas intérêt à prendre le pouvoir. Cela serait un merdier épouvantable. Elle le sait, d’ailleurs, elle le fait pas! En 1968, elle aurait pu le faire, mais elle a joué le jeu du gouvernement, uniquement pour pas prendre le pouvoir. Ce que pourrait faire la gauche, avec tous ses militants, c’est créer un Syndicat des consommateurs de politique. Les mecs qui seraient inscrits à ce syndicat pourraient dire, par exemple: « Allez, puisque la vignette est un impôt ?provisoire? depuis 1956, hop, on la supprime! »
– Vous n’avez pas donné ce conseil à Mitterrand?
– Je ne l’ai jamais rencontré. Mais je suis sûr qu’il ne marcherait pas! Il n’a pas intérêt à le faire. Lui, il fait sa carrière, il s’en fout du reste! Il a raison, d’ailleurs. La France est le pays de la démerde. On comprend comment marche le système, on navigue au milieu… Tiens! Dans notre métier, le music-hall, la majorité des gens qui sont « vedettes » sont des enfants de pauvres. C’est tellement chiant d’être vedette, il faut vraiment avoir envie de pas retourner d’où l’on sort!
– C’est votre cas?
– Complètement! Orphelin de père, une mère avec 2 enfants à charge, j’ai essayé de bosser, j’ai fait 14 métiers, je n’y suis pas arrivé. A un moment, je me suis dit: je préfère être clochard que travailler. C’est à ce moment que j’ai pu devenir artiste…
– Qu’est-ce qui a changé dans votre métier?
– Il y a des artistes qui ont fait vachement évoluer le métier, comme Julien Clerc et plein d’autres. Le public a changé. Voyez Georges Moustaki, qui vient, s’assoit pendant deux heures et chante des chansons pas gaies: impossible d’imaginer cela il y a vingt ans!
– Brassens faisait cela, aussi?
– C’est pas pareil. C’était un poète. Reconnu, officiel. Rien à voir! Il n’a pas profité des médias comme on en profite maintenant. Il a été consacré par la scène! On ne peut pas comparer Brassens, hier, et Moustaki, aujourd’hui…
– Vous-même, vous avez contribué à faire évoluer votre métier?
– Je m’en fous. Si c’est le cas, tant mieux. Parce que, finalement, quand on ne fait plus le métier, ce qui reste, c’est cela! Mais on ne peut pas le concevoir à l’avance, on fait tout par hasard… Moi, par exemple, je dois tout au hasard: je devais passer à la télé le soir des élections de 1974, vers 23 heures, c’est-à-dire quand on a déjà donné les résultats et que tout le monde est parti. Mais Mitterrand a annoncé qu’il parlerait à 23 heures, alors les gens ont attendu. Quand je suis passé, à onze heures moins cinq, tout le monde était encore là! Ensuite, les gens ont écrit: pourquoi on ne le voit jamais, celui-là? Alors, on m’a revu!
– Vous avez écrit à Mitterrand pour le remercier?
– Je sais même pas où il habite!
– Auriez-vous préféré vivre à une autre époque?
– Je connais même pas l’histoire de France, comment voulez-vous que je réponde? Probablement, non!
Qu’est-ce qui vous agace le plus en France?
– La mauvaise foi des gens. C’est vraiment dur. En bagnole, le type qui vous coince et fait celui qui ne vous a pas vu. On peut faire un signe, « Excusez-moi », quoi! Un jour, j’étais à Mobylette, une bagnole se rabat sur moi, j’engueule le mec: « Faut regarder, merde! » Le mec: « Je vois rien, je suis bigleux, j’ai de la merde dans les yeux, qu’est-ce que tu veux que je te dise! » J’ai compris: au fond, tout le monde conduit comme lui! C’est parce que j’ai eu peur que j’ai engueulé ce type…
Qu’est-ce qui vous ravit aujourd’hui?
– On vit une époque formidable! On peut se marrer de tout, sans conséquences. On vit à l’époque de la dérision. Le Café de la Gare, « Charlie hebdo », ou moi, on donne l’impression d’avoir inventé le dérisoire, alors qu’on est né dedans, en fait, on s’en est servi, c’est tout! C’est chouette! Au fait, j’espère que vous allez aussi interviewer Cavanna.
Il vous a beaucoup inspiré?
– Il a inspiré tout le monde! « Bal tragique à Colombey, un mort », une révolution! C’est Molière disant à Louis XIV: « Ne vous asseyez pas là, c’est ma chaise! » Dans un journal, on ne doit rien à personne. Moi, si je dis un truc pareil dans un sketch, il ne passe pas à la radio, parce que les mecs se dégonflent…
Certains sketchs ont eu du mal à passer sur les ondes?
– Oui, au début, la radio n’osait pas trop passer des choses comme: « Qu’est-ce que c’est que ces Portugais qui viennent retirer le pain de la bouche à nos Arabes! » Et puis Guy Lux, lui, à la télé, il l’a fait! Il a tout passé: le CRS, un tas de choses comme cela! Pourquoi je n’ai pas débuté chez Jacques Chancel? Parce que Chancel ne m’a pas engagé. Guy Lux, oui! Voilà pourquoi je suis passé aussitôt pour le successeur de Fernand Raynaud, alors que, par affinité, je descendrais plutôt de Jean Yanne ou de Raymond Devos!
La France en l’an 2000…?
– C’est dans combien de temps, l’an 2000? Il y a une telle différence entre les progrès de la science et l’esprit des hommes! Ils se sont battus pour aller sur la Lune, mais ils n’avaient rien à y foutre! Quand ils sont arrivés là-haut, d’ailleurs, ils s’en sont aperçus. Résultat: ils n’y vont plus. Vous voyez qu’on vit une époque formidable!
– Si vous étiez exilé à l’étranger, quel souvenir auriez-vous de la France?
– Le climat, sans doute. Le climat est très lié au caractère des gens…
– Montesquieu a écrit là-dessus…
– M’étonne pas: il était pas con, ce mec-là…
– Dans une île déserte, vous emporteriez des livres?
– Non, je ne sais pas répondre à cela. Lire, il faut être habitué…
– Des disques, alors?
– « Les Quatre Saisons » de Vivaldi…
– Les oeuvres complètes de Coluche?
– Sûrement pas! Non… Un disque de Montand, les chansons de Prévert… Je ne sais pas, je n’ai aucune crainte que cela m’arrive! D’ailleurs, les îles désertes, cela n’existe plus, il n’y a plus que la question qui existe!
– Dans l’immédiat, vos perspectives?
– Je vais faire dans le cinoche. Le cinéma m’intéresse plus que le music-hall. Au cinéma, on peut tout faire!
– Votre rêve, ce n’est pas de cultiver votre jardin?
– Pas du tout! Je n’aime que le travail!
– Cela n’est pas effrayant, le succès?
– Non.
– Crevant, alors?
– Oui, mais, comme dit Romain Bouteille, « si c’était facile, tout le monde le ferait »!
PHOTOS: COLUCHE 

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