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L’Etat islamique (Daech) a séduit 550 femmes jihadistes et ce n’est pas fini

http://www.lorientlejour.com/article/911424/derriere-les-hommes-du-jihad-il-y-a-des-femmes.html

Derrière les hommes du jihad, il y a des femmes

La photo d’une jeune Française partie en Syrie il y a plusieurs mois. Photos Reuters

ÉCLAIRAGEDeux expertes décryptent pour « L’Orient-Le Jour » l’implication de ces militantes dans le terrorisme islamiste.

16/02/2015

 

Épouse et mère

« Certes, le phénomène des femmes jihadistes est beaucoup plus médiatisé aujourd’hui, mais il existait depuis plusieurs années en Palestine entre 2002-2006, et en Irak entre 2005 et 2008 », indique Carole André-Dessornes*, consultante en géopolitique depuis 14 ans, docteur en sociologie et chercheuse associée au Cadis, le centre de recherche en études sociologiques, à L’Orient-Le Jour. Les premières opérations-suicide menées par des femmes (Sanaa Mehaidli et Loula Abboud) ont eu lieu au Liban, en 1985, rappelle la chercheuse, auteure de Les femmes-martyres dans le monde arabe : Liban, Palestine, Irak, avant de préciser qu’« aucune de ces femmes n’était toutefois affiliée à des groupes jihadistes. Il s’agissait plutôt d’actes de résistance contre l’occupation israélienne dans le but de libérer le territoire. La cause était différente, la religion n’était pas alors entrée en ligne de compte ».

Les femmes dans le jihad étaient surtout « dans le rôle d’épouse et de mère », précise Géraldine Casutt**, doctorante-chercheuse suisse à l’Université de Fribourg et à l’Ehess, pour qui les types d’engagements dépendent de la nature des groupes militants auxquels elles appartiennent. « Un groupe de tendance plutôt laïque ne concevra pas nécessairement le rôle de la femme dans une optique aussi genrée qu’un groupe plus religieux, et donnera donc plus facilement un accès aux femmes à des rôles combatifs ou en première ligne des combats. Le cas de Sanaa Mehaidli, comme celui de la Palestinienne Wafaa Idriss, est représentatif de cela : elles sont devenues bombes humaines à l’intérieur de groupes politiques laïcs à tendance nationaliste, et l’utilisation de femmes comme bombes humaines dans des groupes religieux est arrivée plus tardivement, notamment pour des raisons stratégiques. »

Évolution

En 2014, l’EI a annoncé la création de deux brigades féminines, « al-Khansa » et « Umm al-Rayan », actives surtout à Raqqa, en Syrie, et dans la province d’al-Anbar, en Irak. « Il n’y a pas beaucoup de communication sur ces brigades. Elles auraient été créées pour remplir surtout des fonctions policières qui, pour des raisons de non-mixité, ne pouvaient pas être assurées par des hommes », souligne Géraldine Casutt, spécialiste des femmes jihadistes, à L’Orient-Le Jour.

Chaque brigade compte entre une cinquantaine et une centaine de femmes, chacune rémunérée autour de 200 dollars, selon Carole André-Dessornes. « Ces chiffres sont toutefois des estimations car il s’agit d’un phénomène qui évolue assez vite et d’un recrutement continu », précise-t-elle. « Ce qui est nouveau, c’est l’engagement dans le jihadisme de femmes venant d’Occident et leur départ pour l’Irak ou la Syrie, ajoute la chercheuse. En Irak, entre 2005 et 2008, il y avait peu d’Occidentales sur le front, on peut juste citer le cas de Muriel Degauque qui a mené une opération-suicide. » S’il n’y a pas de chiffres précis sur l’évolution du nombre de femmes engagées dans le jihad, Mme André-Dessornes estime que l’engagement est plus prononcé aujourd’hui, « ce qui dénote une évolution qui s’est opérée entre el-Qaëda et l’EI ».

« Environ 10 % des personnes qui quittent l’Europe, les États-Unis et l’Australie pour rejoindre les rangs des jihadistes sont des femmes et des jeunes filles », précise Mme André-Dessornes, citant des sources qui avancent le nombre d’une cinquantaine de Françaises. La plupart de ces femmes sont britanniques, souvent considérées comme étant les femmes les plus convaincues de l’idéologie jihadiste, ajoute Géraldine Casutt.


Environ 550 femmes originaires des pays occidentaux sont parties rejoindre l’EI. Photo Reuters.
Une étude de l’Institute for Strategic Dialogue, publiée il y a dix jours, avance le chiffre de 550 femmes originaires des pays occidentaux parties rejoindre le groupe jihadiste. L’intérêt pour les étrangères pourrait être lié aux conditions posées à l’entrée dans les brigades, parmi lesquelles le célibat. « Une situation maritale qui n’est pas commune ni majoritaire pour les femmes dans l’État islamique », précise Mme Casutt.

Dans l’ombre

« Aucune femme jihadiste n’est combattante à proprement parler pour l’instant, même si ce statut pourrait évoluer pour des besoins stratégiques, comme un manque de combattants mâles par exemple. Le rôle majeur des femmes dans l’EI, d’où elles tirent leur principale légitimité, est celui d’épouse et de mère, donc un rôle qui n’est pas forcément visible dans l’espace public puisqu’il se situe avant tout dans l’ombre d’un homme, mais qui, au nom du principe de complémentarité des sexes, est très valorisé dans l’idéologie jihadiste », explique Géraldine Casutt. Un autre rôle attribué aux femmes, celui « d’avoir des enfants et de les élever dans l’amour du jihad pour assurer la continuité », note de son côté Mme André-Dessornes. Et les femmes jihadistes sont également des recruteuses. La menace qu’elles représentent, bien que différente de celle de leurs alter ego masculins, n’est dès lors pas à négliger.

Dans son rapport portant sur des centaines de femmes jihadistes et analysant en profondeur l’itinéraire de 11 d’entre elles (originaires d’Autriche, de France, du Canada, du Royaume-Uni et des Pays-Bas), l’Institute for Strategic Dialogue souligne que « la violence du langage et le dévouement à la cause sont aussi forts que ceux de certains hommes ». « Ces femmes jouent le rôle de propagandistes d’attaques terroristes dans leur pays d’origine », a précisé à l’AFP Ross Frenett, expert de l’extrémisme à l’Institute for Strategic Dialogue et coauteur du rapport. Mais plus encore, « elles affichent également leur capacité et leur volonté de prendre part aux violences et même aux attaques-suicide si les circonstances changeaient », note le rapport.

Le rôle des femmes peut être particulièrement vicieux, note Carole André-Dessornes, qui évoque des femmes jihadistes ayant repéré des congénères isolées ou en situation de détresse, les ayant prises sous leur aile, ayant organisé leur viol, et proposé ensuite comme porte de sortie une opération-suicide pour laver leur honneur. Parmi ces recruteuses, Ibtissam Adwane dite « Oum Fatima » et Samira Ahmad Jassim appelée « Oum al-Mumenin », toutes deux affiliées à el-Qaëda en Irak.


Dans les rues de Raqqa, en Syrie. Photo Reuters

 
« Un peu romantique… »

Pourquoi l’engagement des femmes dans le jihad est-il plus fort aujourd’hui? Arabes et occidentales, ces femmes ont-elles les mêmes motivations ?

« Le jihad en Syrie et en Irak est un phénomène global qui attire des personnes venant des quatre coins de la planète. C’est une erreur de croire qu’une idéologie religieuse avec un projet politique visant à établir une société idéale, à laquelle on oppose une image peu glorieuse de l’Occident qui peut faire écho à certains ressentis, ne séduira pas des femmes au même titre que les hommes, même si elles restent minoritaires par rapport aux hommes partis faire le jihad », note Mme Casutt. Comme pour les hommes, il semble qu’en matière de recrutement, les réseaux sociaux « agissent souvent comme un déclencheur, voire un accélérateur », poursuit-elle.

« On ne peut dresser un unique profil de femme jihadiste, souligne Mme André-Dessornes. Certaines sont sensibilisées par les images de combats qu’elles voient sur les réseaux sociaux et rentrent dans une logique de mission humanitaire. Il s’agit plutôt dans ce cas de jeunes filles assez naïves et assez influençables. D’autres jeunes femmes sont attirées par une vision un peu romantique de la guerre et du mariage jihadiste. Elles sont dans ce cas assez fascinées par l’image du guerrier viril, de la figure patriarcale qui circulerait sur les réseaux sociaux. Il s’agit de femmes en quête d’identité et en manque de repères. Ce sont surtout des Occidentales qui, attirées par l’image de l’homme protecteur et viril, se perdent dans une vision romantique de la guerre complètement fantasmée. La presse a dans ce contexte évoqué des cas de jeunes filles qui, une fois arrivées sur le terrain, ont découvert une réalité très différente de ce qu’elles imaginaient et se sont retrouvées piégées. Certaines adolescentes en pleine période rebelle rejoignent aussi ces groupes par opposition à leurs parents ou par désir de frôler la prise de risque. Celles qui rejoignent les groupes jihadistes par conviction sont généralement un peu plus âgées et moins nombreuses. »

Selon le rapport de l’Institute for Strategic Dialogue, les femmes occidentales décident de partir dans les terres du jihad pour des raisons similaires à celles des hommes : le sentiment que la oumma (la communauté des croyants musulmans) est attaquée, un sens du devoir idéologique et religieux de faire quelque chose, la recherche d’une camaraderie et la volonté de donner un sens à leur vie. « La mission de créer l’État islamique (ou khalifah) est particulièrement forte chez les femmes », selon la même source.
Malgré leur militantisme, nombre de ces femmes éprouvent des difficultés à quitter leurs proches, note l’expert Ross Frenett à l’AFP, qui estime que cela pourrait être l’élément-clé pour parvenir à les dissuader d’entreprendre le voyage. Certaines perdent leurs illusions – quand par exemple leur mari est tué au combat ou à la naissance d’un enfant – et « ces événements doivent et peuvent alors être exploités par les familles et leur pays d’origine comme une opportunité de désengagement », conclut le rapport.

Manipulation mentale

Pour les femmes arabes, les cas de figure sont différents, explique Carole André-Dessornes.
« Certaines d’entre elles rejoignent ces organisations après avoir perdu un proche. Nous sommes dans ce cas dans la logique de vengeance. D’autres considèrent qu’elles ont un rôle à jouer au même titre que les hommes. Évoluant dans des sociétés patriarcales, ce serait pour elles une façon de montrer qu’elles peuvent combattre et s’engager, autant qu’un homme. Il y a aussi ces femmes qui vont être embarquées par ce radicalisme car elles n’ont plus de famille et cherchent une sorte de protection. Il y a certainement aussi des cas de femmes engagées par conviction. »

Pour Géraldine Casutt, la perception, dans l’espace public et les médias, de la jeune femme musulmane occidentale partie faire le jihad est plutôt celle d’une « victime de manipulation mentale ». « Cette image contraste avec celle de la violence dont peuvent faire preuve les brigades féminines, notamment al-Khansa, qui aurait récemment sévèrement puni une femme pour avoir donné le sein à son bébé en public », poursuit la chercheuse. Selon elle, « il faut considérer la femme, qu’elle soit épouse ou membre d’une brigade, comme une actrice à part entière de cette construction idéologique. Non seulement elles font partie du réseau jihadiste, mais ces femmes contribuent à le forger, dans leur rôle d’épouse mais surtout de mère de la première génération de l’État islamique ».

Pur intérêt

C’est dans le cadre de la cause palestinienne que l’image de la femme jihadiste dans l’islam va basculer, explique Carole André-Dessornes. La première Palestinienne ayant mené une opération-suicide n’est pas une jihadiste. Wafaa Idriss était affiliée à la branche armée du Fateh, la Brigade des martyrs d’al-Aqsa. D’autres femmes suivront avec l’aide de cette même brigade, le Hamas et le Jihad islamique étant alors complètement opposés à l’implication des femmes. « C’est finalement la concurrence et la peur de perdre sur le terrain qui a ouvert la voie à l’acceptation des femmes dans les rangs de ces groupes », ajoute-t-elle.
L’évolution s’est faite de manière similaire au sein d’el-Qaëda. En 2005, Abou Moussab al-Zarqaoui, alors chef du groupe jihadiste en Irak, a mis du temps à reconnaître la première opération menée par une femme dans ce pays, rappelle Mme André-Dessornes.

Au Liban, où la stratégie de l’opération-martyre a été introduite par le Hezbollah au Sud pendant l’occupation israélienne, aucune opération n’a été menée par une femme se revendiquant du parti chiite qui est profondément contre. La femme a donc un rôle à jouer en tant que soutien. Selon la chercheuse, les mouvements jihadistes sunnites ont fini par accepter les femmes non par réelle conviction mais par pur intérêt. « Il faut plutôt voir ces opérations-suicide menées par des femmes comme une stratégie de guerre asymétrique, une tactique qui ne coûte pas très cher », indique Mme André-Dessornes. Par ailleurs, poursuit-elle, pour certains groupes jihadistes, la présence des femmes sur un terrain normalement réservé aux hommes aide à convaincre ces derniers, blessés dans leur fierté, à s’engager. « C’était le cas d’el-Qaëda en Irak qui, entre 2005 et 2007, a eu recours à cette tactique pour pallier le manque de volontaires », explique la chercheuse. Entre mai 2005 et décembre 2007, plus d’une quinzaine de femmes auraient mené des opérations-suicide, contre plus d’une trentaine rien que pour l’année 2008, précise-t-elle.

 

Image choc

Mais de là à dire que l’engagement des femmes dans le jihad serait un facteur d’égalité entre les sexes, il y a un grand pas.
« Ce n’est pas du tout un facteur d’égalité, tranche Carole André-Dessornes. Car ces groupuscules ne donneront pas plus de responsabilités aux femmes qui n’auront jamais une place importante dans la hiérarchie de commandement. » Pour elle, il s’agit plutôt d’un outil stratégique. D’ailleurs à ce jour, aucune femme n’ayant rallié l’EI n’a mené d’opération-suicide, ajoute-t-elle.
« La présence de femmes permet de construire des foyers, et c’est le premier pas pour établir une société durable : l’EI essaie ainsi de se pérenniser, tout en continuant sa stratégie d’expansion », confirme Mme Casutt. « C’est plutôt si l’on voyait des femmes combattre aux côtés des jihadistes que l’on pourrait parler de contradiction avec l’islam tel qu’il est compris par ce groupe ou d’égalité avec les hommes, précise-t-elle. Car dans des rôles qui sont « dans l’ombre » des hommes, elles participent à une logique de complémentarité » considérée par ce groupes comme en phase avec une nature biologique.

Selon Mme Casutt, en ce qui concerne les Occidentales s’engageant dans le jihad, ce n’est pas « l’égalité » entre homme et femme qui est recherchée, mais une complémentarité assumée vécue comme moins hypocrite que l’égalité prônée à l’occidentale, dans une optique de soumission non pas à l’homme, mais à Dieu.

L’impact symbolique du jihadisme au féminin est également utile en termes de communication pour les groupes jihadistes. « Les mouvements jihadistes utilisent les femmes dans leurs opérations pour garantir une couverture médiatique plus forte, souligne Carole André-Dessornes. Ils évitent cependant d’exagérer l’usage de cette tactique afin de ne pas tomber dans la banalisation et réduire la force de l’impact. »

Voir une femme mener des opérations kamikazes crée un choc, un rejet et une très forte incompréhension, poursuit la chercheuse. Mais pour Mme André-Dessornes, le rôle et l’implication des femmes dans le jihad pourraient augmenter, surtout si le conflit s’enlise. La chercheuse estime toutefois que cette implication « reste un épiphénomène qui, bien qu’il puisse connaître à un moment donné un pic, finira par retomber ».

*Carole André-Dessornes, consultante en géopolitique depuis 14 ans, docteur en sociologie et chercheuse associée au Cadis, le centre de recherche en études sociologiques rattaché à l’Ehess (École des hautes études en sciences sociales). Son dernier ouvrage porte sur les opérations-suicides menées par les femmes: « Les femmes-martyres dans le monde arabe : Liban, Palestine, Irak », éditions l’Harmattan, collection Mieux comprendre le Moyen-Orient, décembre 2013.

**Géraldine Casutt, doctorante-chercheuse suisse travaillant sur les femmes jihadistes à l’Université de Fribourg et à l’Ehess.

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