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La spiritualité laïque

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L’immense effort de compréhension des réalités humaines dans leur infinie diversité est le terreau qui alimentera constamment la spiritualité laïque pour le mener à bien.

Publié le par Yvon Rastetter – Article du nº 405 http://ripostelaique.com/la-spiritualite-laique.html

logo_laiciteDans son ouvrage ‘Penser la laïcité’, Catherine Kintzler pose le question suivante à la page 156 : « Y a-t-il une spiritualité laïque ?  Est-ce un oxymore ? »

Et sa réponse est la suivante :

‘Ce n’est pas parce que la laïcité est avant-tout un mode d’organisation politique qui ne fait pas appel à la transcendance qu’il n’y a dans la laïcité ni esprit, ni élévation de pensée , que les enjeux de culture au sens large lui sont étrangers et qu’elle n’engage aucune conception de l’humanité. ‘

Dans son remarquable ouvrage, elle ne revient cependant pas sur cette notion de la possibilité d’une spiritualité laïque.

Nous devons  travailler au développement de la laïcisation comme principe rationnel indispensable pour une coexistence paisible à tous les niveaux de l’activité humaine, depuis le niveau  local jusqu’au plus global, comme la mondialisation nous y oblige.

Il s’agit de démontrer que cette notion de spiritualité laïque a non seulement un sens mais qu’elle est opératoire pour contribuer chez tous les humains, dans toutes les communautés diverses où ils se reconnaissent, à cet objectif de vie paisible ensemble.

Comme fondement philosophique sur lequel se fonde cette spiritualité, nous devons rationnellement mettre en avant la déclaration universelle des droits de l’homme.

Le principe de laïcité insiste sur la liberté pour chaque humain de changer d’orientation spirituelle et d’affiliation communautaire.

Revenons sur la distinction fondamentale que Catherine Kintzler effectue entre la conception anglaise des Lumières selon John Locke et la conception française.

John Locke affirme que le lien politique doit être fondé sur le lien religieux. L’athée est suspect. Il ne peut pas être un bon citoyen auquel on peut faire confiance comme responsable politique.

Cette conception est dans le droit fil de celle écrite par Anderson au début du siècle dans les premières constitutions maçonniques.  C’est une conception de la tolérance qui persiste aujourd’hui dans le monde anglo-saxon. Un athée déclaré n’a aucune chance de faire carrière politique aux EU.

Progressivement la tolérance induite par la sécularisation a admis que les athées pouvaient devenir de bons citoyens.  La différence radicale entre sécularisation et laïcisation de la société réside dans la fait que le principe de la laïcité fonde le lien politique sur la rupture avec le lien religieux. Ce sont les humains qui décident entre eux, sans référence à aucune transcendance, des lois.

Catherine Kintzler a raison de situer le Contrat social de Rousseau comme acte fondateur de la laïcité.

La laïcisation est un processus en marche dans les sociétés modernes ; processus qu’il faut avoir la volonté d’éclairer et de poursuivre.

L’idéal radieux des Lumières de la fin du 18 ème siècle ne s’est pas réalisé.

Une réflexion sur la spiritualité laïque ne peut pas faire comme s’il suffisait d’en revenir à ses principes édictés alors et à combattre la bête immonde.

Il n’y a pas que Lustiger qui a adhéré à la condamnation des  Lumières conduisant à Auschwitz ; notre frère traditionaliste Gilbert Durand l’a fait aussi à la fin du 20 ème siècle.

Une spiritualité laïque doit s’efforcer de produire sa propre analyse.

Deux ouvrages récents permettent d’éclairer la réflexion.

Il s’agit de ‘Mais où sont passés les indo-européens ? ‘ Le mythe d’origine de l’Occident de Jean-Paul Demoule et ‘La loi du sang : penser et agir en nazi’ de Johann Chapoutot.

La construction du mythe indo-européen est à la fois celle d’un mythe d’origine et celle d’un mythe identitaire. Il accompagne dès la fin du 18ème siècle l’émergence des États-nations européens et de leur identité nationale, mais il le fait à l’échelle de l’Europe tout entière.

Cette mythologie est à la recherche  d’une langue unique, d’un foyer unique propre à un peuple unique qui aurait conquis toute l’Europe.

Il est facile de comprendre qu’il s’agit de la matrice idéologique qui a, plus ou moins consciemment, justifié la conquête du monde par l’Europe et en particulier la colonisation.

Dans sa franche brutalité, l’idéologie nazie vient à la fois couronner et révéler cette idéologie qui était à l’œuvre par cette mythologie.

L’exécration du christianisme enjuivé vient rompre le lien avec la filiation spirituelle du judéo-christianisme. La contestation de la création selon la Génèse par les sciences de l’homme naissantes a permis cette rupture accomplie inconsciemment, sans l’avouer, par les tenants antérieurs du mythe indo-européen. La torsion idéologique imposée aux thèses de Darwin a permis de justifier l’inégalité des races par ce que l’on a appelé le darwinisme social. La phrénologie avec sa manie de la mesure des cranes y a aussi contribué. L’eugénisme, constamment présent et obsédant depuis le 19 ème siècle jusqu’après la seconde guerre mondiale a permis de justifier des pratiques dont l’euthanasie des handicapés n’est que l’expression la plus barbare.

En condamnant pêle-mêle le christianisme enjuivé, les Lumières, 1789, le judéo-bolchévisme, l’idéologie nazie a décrit en creux, en négatif, les valeurs communes entre des religions et des systèmes a priori en opposition, sinon en guerre.

Cette réalité a été doublement occultée. Il a fallu d’abord sauver les ‘valeurs’ de l’Occident en repoussant le nazisme comme une aberration monstrueuse, voire typiquement allemande, qui n’avait rien à voir avec les valeurs européennes.

Voici la conclusion de Chapoutot page 523 :

‘Bien des éléments tissés dans les argumentaires que nous étudions appartiennent à un fond d’idées commun, qui n’est ni spécifiquement nazi ni proprement allemand, mais qui est européen et occidental. Ces idées communes ont simplement, mais c’est beaucoup, été radicalisées et mises en cohérence dans les années 1920, puis mises en pratique, avec une rapidité et une brutalité censées répondre à la situation de détresse supposée de l’Allemagne, à partir de 1933. ‘

Nous avons assisté au  ratage communiste d’un programme qui se voulait l’accomplissement des Lumières. Ce régime s’est effondré de l’intérieur parce que ses élites n’y croyaient plus.

Le pieux mensonge du pape qui a vaincu le communisme, véhiculé par la nouvelle idéologie néo-libérale triomphante, doit être combattu. Il a fallu l’écrasement du régime nazi. Un effondrement de l’intérieur était impensable. Le peuple allemand y adhérait ou le subissait sans arriver à constituer une résistance, sinon insignifiante. Lorsque l’on s’étonne du fait qu’un pays ayant produit tant de prix Nobel puisque basculer dans la barbarie, on ne veut pas comprendre que ces éminents scientifiques adhéraient souvent à la mythologie indo-européenne, au darwinisme social, à l’eugénisme.

Quelle proportion de scientifiques allemands non-juifs ont quitté l’Allemagne ?

Quelle proportion chez les scientifiques des pays occupés ?

Nous voyons bien maintenant que le jugement professé par Lustiger est faux.

Il l’a été précisément au moment de l’effondrement de l’Union soviétique, voulant signifier que la solution pour notre civilisation était le retour aux valeurs chrétiennes en occultant ou minimisant les Lumières. Le contexte dramatique que nous vivons montre qu’une telle politique conduira surement au choc des civilisations. Des ecclésiastiques clairvoyants reconnaissent que l’affirmation des racines chrétiennes de l’Europe conduit à l’exclusion de ce qui n’est pas chrétien, en particulier le judaïsme et l’Islam.

Mais la seconde occultation majeure, celle d’une laïcité obsédée par l’anti-cléricalisme, empêche de prendre en compte l’héritage judéo-chrétien comme partie prenante des valeurs des Lumières.

C’est un des chantiers à ouvrir pour construire une spiritualité laïque. Ce ne sera pas trop difficile.

La spiritualité laïque se distingue des autres spiritualités  par la volonté de la mise à l’écart de leur influence par rapport aux champs du politique et des rapports de pouvoir s’imposant aux citoyens.

Cette séparation facilite un épanouissement autonome des organisations, en particulier religieuses, se réclamant d’une spiritualité. Les autorités ecclésiastiques françaises en sont arrivées à louer cette indépendance. Elles doivent poursuivre leur démarche de laïcisation en s’interdisant toute pression sur les forces politiques, par exemple sur des questions comme l’avortement et la portée du mariage civil. Elle doivent se convertir, sans jeu de mot, à la persuasion par le cœur, ce qu’elles ont d’ailleurs toujours prétendu faire, mais en empiétant de fait constamment sur le politique.

Ce n’est qu’après avoir constaté dans les faits cette pratique que la vigilance anti-cléricale pourra être levée ; nous en sommes encore loin ; mais notre devoir est de leur apporter toute notre sollicitude spirituelle, en toute laïcité, bien sûr.

L’histoire de la Nation française est singulière en ce qui concerne le processus de laïcisation.

Nous devons jouer de pédagogie vis-à-vis des autres nations pour les aider à développer et parfaire leur processus de laïcisation par la recherche de la meilleure façon d’aboutir à une paix civile.

La sécularisation, mal dégagée comme nous l’avons vu du lien entre politique et religieux, n’est pas la politique la plus rationnelle et efficace pour y aboutir.

Nous devons convaincre. Notre champ d’action immédiat et urgent est l’Europe.

Si la construction européenne peut encore être le fruit d’une volonté collective, une laïcisation efficace et bien pensée politiquement en est un des éléments indispensables.

En même temps, car la mondialisation nous y presse, nous devons poursuivre le dialogue sur le processus de laïcisation avec les civilisations asiatiques et africaines.

Nous devons refuser toute hiérarchie, y compris celle du positivisme, amenant à penser les religions révélées comme stade supérieur avant le basculement vers l’après religieux.

N’ayons plus aucune prévention colonialisme envers les formes de religiosité caractérisées comme inférieures, par exemple l’animisme. Il y aura des processus de laïcisation à inventer avec toutes les civilisations dans le monde.

L’abandon de la mythologie indo-européenne est un élément pédagogique bien plus utile et efficace que la repentance vis à vis des autres civilisations.  Elle doit contribuer par l’exemple à les amener à faire les mêmes efforts en ce qui les concerne.

Beaucoup de pistes de travail doivent être ouvertes pour continuer ce processus de laïcisation.

En particulier et très concrètement, nous devons revitaliser en France les associations laïques de terrain pour y intégrer des membres de culture musulmane et les amener à penser une laïcisation qui n’a jamais eu cours dans l’histoire musulmane.

L’immense effort de compréhension des réalités humaines dans leur infinie diversité est le terreau qui alimentera constamment la spiritualité laïque pour le mener à bien.

Yvon Rastetter

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