Flux RSS

Prostitution. Amnesty International dédouane les prostituteurs

Publié le

Prostitution – Amnesty International complice de l’exploitation sexuelle des femmes

par Dre Muriel Salmona, présidente de l’association Mémoire Traumatique et Victimologie

Ce 11 août 2015, à Dublin, dans le cadre de la mise en place de grandes orientations stratégiques, les 500 délégué-e-s du conseil international d’Amnesty International ont voté une résolution (1) prônant la décriminalisation du système prostitueur (personnes prostituées, clients et proxénètes), soi-disant pour protéger celles et ceux qu’Amnesty appelle « les travailleuses ou les travailleurs du sexe », tout en disant exclure de la décriminalisation les systèmes coercitifs, la prostitution des enfants et la traite des êtres humains.

Cette résolution a été élaborée à la suite de consultations qui ont duré près de deux ans et d’âpres oppositions au sein même d’Amnesty, ainsi que de nombreuses organisations et d’associations – abolitionnistes (2), féministes et/ou de lutte contre les violences, de politiques, de personnalités, de professionnels du soin et de survivantes de la prostitution, etc. De nombreuses pétitions et lettres ouvertes ont circulé et ont récolté un grand nombre de signatures, par exemple, celles de la CEDAW (3), de Prostitution Research (4) de Melissa Farley, qui a lancé un appel avec 153 signatures de chercheuses, de chercheurs et d’universitaires (dont la mienne) de 19 pays, etc. (5)

Amnesty prône la libéralisation et la légalisation de la prostitution… et en fait la promotion…

Quel paradoxe pour une ONG, qui lutte pour les droits des personnes et contre la torture, de militer pour que les femmes les plus vulnérables soient exposées à des violences sexuelles qui font partie, avec la torture, des violences les plus traumatisantes ! (6)

Au nom de la défense des personnes prostituées contre la discrimination et les violences d’État (harcèlement et brutalité policières), Amnesty prône la légalisation de la prostitution et du système prostitueur, et livre sans état d’âme aux mains des marchands du sexe et de leurs clients les personnes les plus vulnérables (femmes traumatisées depuis l’enfance, abandonnées par tous et toutes, en très grande précarité, « racisées »).

Amnesty, comme nous allons le voir, ne se contente pas de passer sous silence la violence qu’est la prostitution en elle-même et l’atteinte aux droits, à la dignité et à l’intégrité physique et psychique des personnes (violence des « passes » répétées, réification des personnes, mises en scène d’humiliation et de soumission). Elle est dans le déni de la violence des clients et des proxénètes et du marché du sexe, des risques quotidiens d’être torturées, séquestrées, tuées, et de disparition. À tel point que, dans sa résolution, elle nie l’impact psychotraumatique de la prostitution sur les personnes prostituées, elle nie les violences sexuelles que les personnes prostituées ont subi dans l’enfance – avant leur entrée dans la prostitution – et qui en font les cibles privilégiées des prostitueurs. En un mot, Amnesty fait la promotion du système prostitueur en voulant en faire une activité marchande comme une autre, un travail comme un autre, en employant les mêmes arguments mystificateurs des pro-prostitution !

Alors que la position prônant la légalisation de la prostitution est de plus en plus remise en cause, et que la prostitution est de plus en plus reconnue comme une violence faite aux femmes tant au niveau international qu’européen… Alors que des pays emboîtent le pas de la Suède pour pénaliser le client et ainsi décourager la demande, que de plus en plus de personnalités en Allemagne et aux Pays-Bas (pays ayant légalisé la prostitution depuis plus de 10 ans) mettent en cause celle légalisation (Manifeste des psychotraumatologues (7) lancé par Ingeborg Kraus, lettre à Angela Merkel) en reconnaissant l’augmentation très importante du nombre de personnes prostituées, de la traite et du crime organisé ainsi que la gravité des psychotraumatismes chez les personnes prostituées, et en constatant que la raison arguée au départ pour mettre en place cette légalisation, qui était de garantir une meilleure protection et plus de droits aux personnes prostituées en leur permettant de régulariser leur activité, a échoué… Le nombre de personnes prostituées étrangères en état de très grande vulnérabilité dans ces pays ne fait qu’augmenter, le marché du sexe est florissant et exponentiel, avec des demandes de « services sexuels » de plus en plus fortes et extrêmes et la mise en place d’un marché du sexe qui fait des promotions.

AI devient complice d’hommes voulant conserver le privilège exorbitant d’accéder à des corps de femmes réduites à une marchandise, selon leur envie, qu’ils nomment par abus de langage « sexualité, travail du sexe, prostitution librement consentie », dans une confusion entre sexualité et prédation intentionnellement entretenue. Pour ces hommes, la liberté serait une valeur supérieure : liberté de faire ce que bon leur semble dans le cadre de « leur vie sexuelle », liberté des femmes de vendre leur corps le temps d’une « passe ». Et limiter cette liberté serait de l’oppression ou un retour à des valeurs réactionnaires. Avec un tel raisonnement, ils se permettent de taxer de moralisatrices, discriminantes et stigmatisantes envers les personnes prostituées toutes les personnes qui s’élèvent pour dénoncer ces violences.

Or, la liberté de chacun est soumise à des limites, elle s’arrête là où commence la liberté et les droits d’autrui. Le droit, y compris le droit international des droits humains, prévoit des restrictions de droits et surtout de libertés. Il en est ainsi de la Convention européenne des Droits humains. La liberté n’a de sens que dans un monde juste où l’égalité de droits de chacun est respectée. La liberté suppose le respect de la loi et elle doit être la liberté de tous et de toutes, des forts aussi bien que de ceux et de celles qui sont en position de vulnérabilité : liberté, loi et égalité sont indissociablement liées. Si tel n’est pas le cas, on aboutit, comme le fait remarquer Karl Marx, « à la liberté du renard libre dans le poulailler libre… ». Et nous pouvons reprendre la phrase célèbre de Lacordaire : « Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit. »

Le consentement d’une personne à se prostituer est encadré par les droits de la personne. Ce n’est pas parce qu’une personne accepte de renoncer à ses droits au bénéfice d’une autre personne que cette dernière peut être dédouanée, elle reste entièrement responsable du respect de la dignité et de l’intégrité physique et psychique d’autrui. Pour poursuivre cet exemple, ce n’est pas parce qu’une personne accepte d’être torturée, mutilée, mise en esclavage, tuée, découpée en morceaux, privée de ses yeux, que quiconque peut en profiter pour la mutiler, la rendre esclavage, la tuer, la découper en morceaux, la priver de ses yeux, fût-ce prétendument pour la sortir d’une situation de grande précarité. Ces actes n’en restent pas moins des crimes punis par la loi, et le fait de rétribuer financièrement la personne pour ce faire n’y change rien : au contraire, le corps est inaliénable et ne peut s’acheter.

Le choc est de taille !

Comment et pourquoi une organisation de défense des droits humains peut-elle prôner

. une totale libéralisation d’un système de domination extrêmement lucratif, sexiste et raciste,
. qui exploite sexuellement des personnes et porte atteinte à la dignité et à l’intégrité physique et sexuelle des plus vulnérables et des plus discriminées dans le monde,
. dans le but que des hommes puissent payer pour avoir accès à leur corps, à leur intimité, et s’en servir comme objets sexuels pour en jouir, s’amuser, les dominer, les soumettre, les humilier, voire les torturer sexuellement ?

Amnesty pourrait rétorquer que, dans sa résolution, elle prend soin de préciser qu’il faut avant tout protéger les personnes prostituées et dépénaliser leur activité dans les pays où cette dernière est illégale (ce qui n’est pas le cas dans les pays abolitionnistes comme la France), et criminaliser le trafic d’êtres humains en vue de la traite à des fins sexuelles, ainsi que la prostitution des enfants, ce à quoi nous adhérons, bien sûr. Mais AI ne propose aucune piste pour les combattre et ne précise rien pour informer sur la réalité de la traite et de la prostitution infantile, sur l’âge d’entrée en prostitution qui, pour plus de la moitié des personnes prostituées, se situe avant 18 ans, ni sur ce qui se passe dans les pays qui ont légalisé la prostitution. AI se garde bien de donner un chiffre sur ces réalités criminelles, ni sur le pourcentage réel de personnes prostituées soi-disant « libres », consentantes et exerçant sans aucune coercition, pour la protection desquelles cette proposition a été élaborée, selon l’organisme.

De plus, à aucun moment on ne trouve dans la décision d’AI une analyse du système de domination masculine, ni la prise en compte du fait que les personnes prostituées sont très majoritairement (à 95%) des femmes et que les clients ne sont quasiment que des hommes…

Pour Amnesty, la prostitution devrait être un travail comme un autre…

Que propose AI ? De faire de la prostitution un travail et des personnes prostituées des « travailleuses de sexe » (terme répété jusqu’à la nausée tout au long de la résolution) avec des problématiques inhérentes au droit du travail dont elles doivent bénéficier en termes de condition de travail « équitables et satisfaisantes », « de normes et sécurité au travail ». Un travail pour les plus de 18 ans… et quid de la formation, des droits au chômage versus des propositions de travail que pourraient faire les organismes administratifs gérant les chômeurs et chômeuses ? Le proxénétisme est présenté comme « l’organisation générale du travail du sexe ». La prostitution, comme un des rares travail qui offre des sources de bénéfices à des personnes discriminées dans l’emploi, comme les personnes transgenres, « un travail de convenance personnelle » qui « offre une flexibilité et un contrôle sur les heures de travail ou un taux de rémunération plus élevé que les autres options » de travail (sic) !!!

Quelle chance ce serait d’être prostituée si l’on cessait de considérer qu’il s’agit d’une activité criminelle et de vouloir pénaliser ces pauvres proxénètes qui ne demandent qu’à protéger leurs « travailleuses » et ces pauvres clients qui leur permettent de s’enrichir… AI le concède, cela peut être un moyen de survie immédiat en raison de l’extrême pauvreté et de l’exclusion sociale. Et quid des 85% à 95% personnes prostituées qui voudraient sortir de la situation prostitutionnelle ? (8)

Pour Amnesty, la prostitution ne porte pas atteinte au droits des personnes, c’est le fait de la criminaliser qui est une atteinte à leurs droits et de la discrimination…

Le raisonnement d’AI est le suivant : si les personnes prostituées subissent des violences de la part des acteurs étatiques et « les autres », c’est par discrimination, stigmatisation et manque de reconnaissance de leur statut de travailleuses sexuelles. C’est cette non-reconnaissance qui les expose à des persécutions ; il suffirait d’arrêter de stigmatiser cette « profession », de la légaliser, et d’offrir des garanties en terme de droit du travail pour que les personnes prostituées soient protégées des violences… Et cette violence serait aggravée par les lois criminelles qui les obligent à travailler cachées et donc bien plus exposées aux pires violences. La loi compromet donc les droits des personnes.

Amnesty escamote le fait que la prostitution bafoue les droits à l’égalité, à la sécurité et à la santé des personnes en situation prostitutionnelle…

Notre expérience et notre expertise en tant que professionnelle de la santé prenant en charge des personnes étant ou ayant été en situation prostitutionnelle depuis plus de 20 ans, ainsi que les nombreuses études médicales internationales sur l’impact de la prostitution sur la santé montrent que la prostitution est non seulement une atteinte à la dignité des personnes et une discrimination sexiste ; elle est aussi une atteinte au droit des personnes en situation prostitutionnelle de vivre en sécurité (sans subir de violence) ; une atteinte à leur droit à la santé et à un accès à des soins adaptés par des professionnels formés et compétents (la prostitution limite de façon importante leur chance de rester en santé).

Amnesty passe sous silence la violence inhérente à la prostitution et la violence exercée par les clients…

Il est à noter qu’AI se garde bien de nommer les violences que subissent les personnes prostituées, à part les violences d’État (expulsions, violences policières) qu’elle attribue à de la discrimination et à de la stigmatisation. À aucun moment on ne lit les mots viols, agressions sexuelles, violences physiques, psychologiques et verbales, tentatives de meurtre, toutes ces violences que les personnes prostituées subissent si fréquemment. AI ne pointe pas non plus les principaux – et de loin – agresseurs, les clients et les proxénètes.

Rappelons que 70% à 95% subissent des violences physiques dans un contexte prostitutionnel et 60% à 75% ont été violées (Melissa Farley, 2003) (9). Même l’organisme Médecins du monde, qui demande également la légalisation de la prostitution en France, ne fait plus cette impasse. En 2012, l’association a fait une enquête auprès des personnes prostituées chinoises qu’elle suit (10). 83% d’entre elles ont déclaré avoir subi des violences depuis leur arrivée en France : 63% ont subi le retrait de préservatifs sans leur consentement, 55% ont subi des violences physiques, 38% des viols, 25% des séquestrations et 17% des menaces de mort, et ces violences émanaient essentiellement des clients.

Aux États-Unis, une étude prospective menée sur une période de 33 ans auprès de 1969 femmes (John J. Potterat, 2003) a montré que les personnes prostituées ont un taux de mortalité bien plus important que celui de la population générale (femmes de même âge, mêmes origines) : 459/100 000 contre 5,9/100 000 (x78), et l’âge moyen du décès est de 34 ans. Les causes de mortalité sont l’homicide, la prise de drogues, les accidents, l’alcool, et la prostitution est l’activité la plus à risque de mortalité par homicide (clients, proxénètes), soit 204/100 000, par rapport au métier le plus dangereux aux USA qui enregistre 29 homicides/100 000 pour les hommes et 4 homicides/100 000 pour les femmes.

« La bonne intention » des clients envers la victime remplace « la violence des clients », puisque les personnes qu’on prostitue s’enrichissent grâce à eux, et tout cela n’est pas bien grave puisque c’est leur choix ! Or cette violence est à tel point traumatisante que seules des personnes ayant déjà subi des violences surtout sexuelles, notamment dans l’enfance, et présentant un état de dissociation traumatique, peuvent la « supporter » parce qu’elles sont anesthésiées physiquement et émotionnellement, et « formatées » à « supporter » le pire sans avoir le droit de se plaindre, ni de se défendre depuis leur enfance.

- Deuxième partie de cet article : « Pour Amnesty International, la présence de traumatismes psychiques chez les personnes prostituées serait « un stéréotype… et les violences dans l’enfance, un « mythe » »
.

Notes

1. http://tasmaniantimes.com/images/uploads/Circular_18_Draft_Policy_on_Sex_Work_final.pdf
2. http://www.abolition2012.fr/
3.http://www.catwinternational.org/Home/Article/617-over-400-global-advocates-issue-a-call-to-amnesty-international-in-open-letter
4. http://prostitutionresearch.com/
5. http://prostitutionresearch.com/wp-content/uploads/2012/01/Press-Release-Petition-Amnesty-Intl-Aug-5-2015_2.pdf
6.http://www.memoiretraumatique.org/assets/files/doc_violences_sex/Le-viol-crime-absolu-Sant-mentale-Le-traumatisme-du-viol-mars2013.pdf
7. http://www.trauma-and-prostitution.eu/fr/le-manifeste/
8.http://prostitutionresearch.com/2003/03/17/prostitution-trafficking-in-nine-countries-an-update-on-violence-and-post-traumatic-stress-disorder/
9. http://www.prostitutionresearch.com/pdf/Prostitutionin9Countries.pdf
10.http://www.medecinsdumonde.org/gb/Publications/Les-Rapports/En-France/Travailleuses-du-sexe-chinoises-a-paris-face-aux-violences

* Note complémentaire de l’auteure. Pour information, le communiqué d’Amnesty France qui s’est opposé clairement à cette résolution : « Un choix sur lequel Amnesty International France (AIF) avait exprimé de fortes réserves. Après avoir consulté ses membres, et rencontré de nombreuses associations et personnalités travaillant sur ces questions, l’Assemblée Générale d’Amnesty International France avait adopté en 2014 une décision en défaveur de la proposition. » http://www.amnesty.fr/Informez-vous/Les-actus/Le-Conseil-International-Amnesty-International-prend-une-decision-sur-la-prostitution-15819

L’auteure

La Dre Muriel Salmona est psychiatre-psychothérapeute spécialisée en psychotraumatologie. Elle est responsable de l’Antenne 92 de l’Institut de victimologie. Elle est présidente de l’association Mémoire traumatique et Victimologie dont le site est très populaire. On peut communiquer avec l’auteure à son adressecourriel. On peut aussi consulter son blogue et sa page Facebook et son compte <ahref= »https: twitter.com= » » memoiretrauma »target= »blank »>Twitter..

*** Article publié d’abord sur le blogue Stop aux violences familiales, conjugales et sexuelles. Nous remercions l’auteure de sa collaboration.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 12 août 2015

Suite de l’article « Prostitution – Amnesty International complice de l’exploitation sexuelle des femmes », publié le 12 août 2015.

Que dit AI à propos de toutes les études scientifiques internationales en psychotraumatologie (11) démontrant le fort pourcentage de personnes prostituées qui vivent du stress post-traumatique et de la dissociation péri-traumatique ? Il n’en cite aucune, ne donne aucun résultat et en toute indécence déclare que c’est « un stéréotype fréquent », « nuisible et démoralisant pour les travailleurs du sexe » (sic), et que cela accroît la discrimination qu’ils subissent !

Et voilà, en substance, le discours d’Amnesty International résumé à la lumière du texte de la résolution. Ne croyez pas toutes ces personnes prétendument bien attentionnées, féministes, qui veulent votre bien malgré vous et qui vous empêche d’exercer librement la profession que vous avez choisie ! Ce n’est pas vrai que ce « travail » portera préjudice à votre santé psychique ! Ce qui vous porte préjudice c’est qu’on vous empêche de l’exercer dans de bonnes conditions en pénalisant vos clients et vos proxénètes et en les stigmatisant. Ce sont ces personnes qui disent vouloir vous protéger qui vous exposent aux pires violences…

Nous sommes plongés dans le monde totalitaire que décrit Orwell dans 1984 :

« L’exploitation et la domination c’est la liberté ; les exploiteurs ce sont vos protecteurs ; les abolitionnistes sont des criminelles ; la loi c’est le crime ; le viol tarifé c’est un travail ; être traumatisée et dissociée c’est un gage de bonne santé ; etc., etc. »

Or, pour les personnes prostituées, les traumatismes sont majeurs.

Pourtant, selon une étude de Melissa Farley réalisée en 2003 auprès de 854 personnes prostituées dans 9 pays, 68% des personnes prostituées présentent des troubles psychotraumatiques (état de stress post-traumatique)(12). Dans une autre étude, plus de 70% des personnes prostituées présentaient des symptômes de dissociation traumatique.

Ces traumatismes sont dus aux violences répétées que subissent les personnes prostituées (13) – et les troubles psychotraumatiques (14) sont des réponses normales de défense face aux violences. Ces violences sont omniprésentes : violence de la prostitution elle-même, violences pendant la situation prostitutionnelle auxquelles sont exposées les personnes prostituées, violences précédant les actes prostitutionnels. (15)

De toutes les violences, les violences sexuelles (16) sont celles qui entraînent les conséquences les plus graves pour la santé. Elles équivalent aux tortures, et elles entraînent les troubles psychotraumatiques les plus lourds et chroniques si aucun soin n’est dispensé. C’est la mise en scène d’un véritable meurtre psychique, avec des conséquences traumatiques psychologiques, neurobiologiques et psychiatriques importantes, comme je l’ai décrit dans mon ouvrage Le livre noir des violences sexuelles(17).

Le système prostitueur se sert de ces conséquences psychotraumatiques (18) pour soumettre et réduire à l’esclavage les personnes en situation de prostitution. Les clients « prostitueurs » font usage de violence pour alimenter leur sentiment de toute-puissance grâce à l’anesthésie émotionnelle qu’elle procure. En aucun cas, il ne s’agit de désir sexuel. Il s’agit de l’érotisation de la violence pour obtenir, comme nous allons le voir, un « shoot » ou un ersatz d’orgasme (face à la violence, le cerveau libère pour se protéger des neuro-transmetteurs morphine et kétamine-like qui vont produire brutalement une anesthésie émotionnelle). Cette anesthésie émotionnelle leur sera très utile pour exercer toutes autres formes de violence de manière bien plus efficace. Tout est entremêlé dans un cycle de multi-violences bien huilé.

Le fil rouge qui permet de comprendre tous ces phénomènes, c’est la mémoire traumatique des violences, mémoire qui fait revivre les violences de façon identique (flash-backs, réminiscences, cauchemars) et qui, en l’absence de soin, subsiste pendant des années, voire toute une vie. Cette mémoire traumatique (19) est le symptôme central des troubles psychotraumatiques, qui s’installent après toutes les violences répétées que subissent les personnes prostituées. Ces troubles psychotraumatiques sont des réponses normales liées à la mise en place de mécanismes neuro-biologiques de défense pour faire face aux violences, et au stress extrême qu’elles induisent et pouvant être responsable d’atteintes cardiologiques et neurologiques.

La prostitution, répétons-le, est traumatisante en soi pour les personnes qui la vivent, elle entraîne de lourdes conséquences sur leur santé physique, psychique et sexuelles, les obligeant faute de soins appropriés à composer avec une mémoire traumatique qui leur fait revivre toutes les situations les plus traumatisantes et à recourir à des mécanismes de défense et des stratégies de survie anesthésiants coûteux entraînant des processus de dissociation (21) et de décorporalisation : dissociation psychique entre la personnalité prostituée et la personnalité « privée », dissociation physique avec des troubles de la sensibilité corporelle et sensorielle (hypoesthésie, anesthésie, seuil de tolérance à la douleur élevé).

La mémoire traumatique et la dissociation traumatique qui s’installent chez les victimes sont des mécanismes de sauvegarde neurobiologique exceptionnels. (22) Ces mécanismes font « disjoncter » non seulement le circuit émotionnel mais également celui de la mémoire en isolant la structure à l’origine de la réponse émotionnelle et sensorielle, l’amygdale cérébrale.

Celle-ci est à la fois isolée du cortex ce qui entraîne une déconnection de la victime avec ses perceptions sensorielles et algiques, et ses émotions, et de l’hippocampe, structure cérébrale dont la fonction est d’être un système d’exploitation très sophistiqué permettant l’intégration de la mémoire émotionnelle et sensorielle indifférenciée en mémoire autobiographique et le repérage temporo-spatial.

Une victime « dissociée » face à des violences extrêmes se retrouvera donc comme détachée, anesthésiée émotionnellement, avec un sentiment de vide, d’irréalité et de dépersonnalisation, comme si elle était étrangère aux événements. Elle pourra sourire de façon automatique et discordante, voire même rire, déconnectée de son corps qui lui semble un corps étranger, un corps mort, insensible (Trinquart, 2002) (23).

L’absence de réaction, d’émotions et de douleurs ressenties est bien utile à tous les acteurs du système prostitutionnel. Elle permet aux clients d’exercer les pires humiliations et violences sexuelles sans entrave émotionnelle, la personne prostituée pourra rester docile… Cette dissociation est très dangereuse pour les personnes prostituées : elle leur fait supporter l’intolérable, et elle aggrave l’absence totale d’empathie des clients.

Les violences sexuelles subies dans l’enfance, l’âge précoce d’entrée dans la prostitution, la consommation d’alcool et de drogue : des mythes pour Amnesty…

Quant aux violences sexuelles et aux maltraitances physiques et négligences subies dans l’enfance par les personnes prostituées, les études sur l’âge précoce d’entrée dans la prostitution, et la proportion de personnes prostituées qui consomment alcool et drogues, selon de nombreuses études scientifiques internationales, AI les balaie du revers de la main. Elle affirme, sans citer le moindre chiffre, qu’elles ne concernent pas la grande majorité des personnes prostituées et se réfère à quelques études sociologiques sans en donner le contenu…

Qu’en est-il alors des études qui démontrent que 65% à 95% des personnes prostituées ont subi des violences sexuelles dans l’enfance ? (24)

. en 1978, aux États-Unis à San Francisco, une étude montre que 80% des personnes prostituées participant à la recherche ont été victimes de violences sexuelles : 37% d’incestes, 33% de violences sexuelles, 60% de viols ;
. en 1981, aux États-Unis, une étude auprès de 200 des personnes prostituées montre que 60% d’entre elles avaient été maltraitées sexuellement à l’âge moyen de 10 ans ;
. en 1986, aux États-Unis, une étude montre que 60 à 65% des personnes prostituées étudiées ont subi des violences sexuelles dans l’enfance ;
. en 2003, une étude de Mélissa Farley (dans 9 pays et 854 personnes prostituées) : 63% avec en moyenne 4 auteurs d’agressions pour chaque enfant, la majorité des situations prostitutionnelles débutent avant 18 ans (moyenne 13-14 ans) ;
. en 2008, une étude australienne montre que 75% des personnes prostituées ont subi des violences sexuelles avant l’âge de 16 ans ;
. en mars 2010, le Collectif féministe contre le viol (CFCV) montre dans une étude faite sur les 187 appels de personnes prostituées reçus à la permanence Viols femmes-information, de 1998 à fin 2007, que 100% ont été agressées sexuellement avant d’avoir été exposées à la prostitution. 402 agresseurs ont été dénombrés, soit une moyenne de 2,15 agresseurs par victime.

Ces chiffres impressionnants montrent que l’entrée dans la prostitution est une conséquence fréquente de violences subies dans l’enfance, et plus particulièrement de violences sexuelles. Ces violences presque jamais reconnues (victimes qui sont abandonnées à leur sort, sans protection ni prise en charge, soumises à la loi du silence) sont à l’origine d’atteinte à la dignité – le ou les agresseurs signifiant aux personnes prostituées que leur corps ne leur appartient pas, qu’ils ont le pouvoir de le nier, et de le réduire à des objets sexuels que l’on peut torturer pour son plaisir ; aussi à l’origine de fugues et de départ précoces pour fuir le milieu familial maltraitant (situations à risque qui les mettront en danger) ; à l’origine, enfin, d’importants troubles psychotraumatiques avec mémoire traumatique des violences qui les « coloniser » ensuite, transformant leur vie en enfer, leur faisant revivre les terreurs et les souffrances des agressions sexuelles, les mises en scène pornographiques, les propos orduriers et dégradants, ainsi que l’état d’excitation et de jouissance perverse des agresseurs.

C’est à cause de cette mémoire traumatique qu’au moindre lien rappelant les violences ou lors de stress importants, leur champ psychique sera envahi par des scènes de violences sexuelles, par les phrases « assassines » prononcées par les agresseurs : « tu n’es qu’une salope, qu’une putain », « tu n’es bonne qu’à ça », « tu aimes ça », par les comportements méprisants et humiliants des agresseurs, etc. Cette « colonisation » par les violences et les agresseurs rend les victimes vulnérables et peut leur faire croire qu’elles ne valent rien, qu’elles n’ont aucun droit et qu’elles « ne méritent que ça », qu’elles sont « coupables et doivent être punies », qu’elles peuvent « aimer » être dégradées sexuellement, et « en jouir », ce qui est faux, bien sûr, et créé de toute pièce par les agresseurs et par la mémoire traumatique des agressions (les scénarios, l’excitation, la jouissance qui les colonisent ne sont pas les leurs, mais ceux des agresseurs).

Ces mises en scène des agresseurs, amorcées le plus souvent depuis leur petite enfance, « organisent » leur honte, leur culpabilité et leur soumission aux volontés des agresseurs. Les réminiscences de violences sexuelles peuvent être prises pour des « fantasmes » de viol. Les réminiscences de propos les traitant de « putain » et celles de violences sexuelles commises par plusieurs agresseurs peuvent être prises pour des « fantasmes » de prostitution. Ce ne sont pas des productions de leur imagination, mais des intrusions provenant des violences qui contaminent leur sexualité, et qui anéantissent leur estime de soi en les remplissant de doute sur elles-mêmes.

Les proxénètes et les clients prostitueurs tirent profit des violences sexuelles et de toutes les maltraitances que subissent les enfants, en raison des conséquences psycho-traumatiques à court, moyen et long termes. Particulièrement la dissociation traumatique, qui augmente, comme nous l’avons vu, le seuil de tolérance aux situations dangereuses et à la douleur.

Le monde que nous propose Amnesty International, et reflété dans cette résolution, est un monde injuste où les hommes pourront tranquillement continuer à dominer et à consommer des femmes vulnérables pour leur plaisir, à leur faire violence en toute tranquillité et impunité, sans avoir à en supporter l’impact émotionnel et physique vécu par leurs victimes.

Amnesty trahit les droits des femmes et des personnes les plus vulnérables et choisit son camp : celui de la marchandisation du sexe, des clients prostitueurs et des proxénètes !

Notes

11. http://prostitutionresearch.com/topic/health-mentalphysical/
12. http://www.prostitutionresearch.com/pdf/Prostitutionin9Countries.pdf
13. http://www.trauma-and-prostitution.eu/fr/category/textes-scientifiques/
14. http://www.memoiretraumatique.org/psychotraumatismes/generalites.html
15. http://www.trauma-and-prostitution.eu/fr/2015/01/21/pour-mieux-penser-la-prostitution-quelques-outils-et-quelques-chiffres-qui-peuvent-etre-utiles/
16. http://www.memoiretraumatique.org/memoire-traumatique-et-violences/violences-sexuelles.html
17. Chez Dunod, en 2014. http://www.dunod.com/sciences-sociales-humaines/autres-ouvrages-de-psychologie-et-societe/le-livre-noir-des-violences-sexuelles
18. http://www.memoiretraumatique.org/psychotraumatismes/consequences.html
19. http://www.memoiretraumatique.org/psychotraumatismes/memoire-traumatique.html
20. http://www.memoiretraumatique.org/assets/files/Documents-pdf/La-dissociation-traumatique-et-les-troubles-de-la-personnalit-Dunod-2013.pdf
21. http://www.memoiretraumatique.org/assets/files/Documents-pdf/La-dissociation-traumatique-et-les-troubles-de-la-personnalit-Dunod-2013.pdf
22. http://www.memoiretraumatique.org/psychotraumatismes/origine-et-mecanismes.html
23. http://www.memoiretraumatique.org/assets/files/Documents-pdf/Trinquart-dissociation-decorporation-et-prostitution.pdf
24. http://www.prostitutionresearch.com/pdf/Prostitutionin9Countries.pdf

L’auteure

La Dre Muriel Salmona est psychiatre-psychothérapeute spécialisée en psychotraumatologie. Elle est responsable de l’Antenne 92 de l’Institut de victimologie. Elle est présidente de l’association Mémoire traumatique et Victimologie dont le site est très populaire. On peut communiquer avec l’auteure à son adresse courriel. On peut aussi consulter son blogue et sa page Facebook et son compte Twitter.

*** Article publié d’abord sur le blogue Stop aux violences familiales, conjugales et sexuelles. Nous remercions l’auteure de sa collaboration.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 13 août 2015

Partag

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :