Des avatars Facebook tricolores, des drapeaux français aux fenêtres des immeubles, la tour Eiffel drapée de bleu, de blanc et de rouge, La Marseillaiseentonnée spontanément place de la République… Les Français se seraient-ils réconciliés avec les symboles de la nation ?

Pas forcément. Ces manifestations de solidarité et d’hommage aux 130 victimes des attentats de Paris dans la soirée du vendredi 13 novembre ne font pas l’unanimité. « Je ne changerai pas ma photo de profil pour le drapeau français, même si je suis Française et de Paris. (…) Mon cœur appartient au monde, sans frontières, ni hiérarchie, je tiens à toute vie humaine attaquée par des croyances extrémistes, qu’elles soient basées sur la religion, les préjugés, ou le profit », écrit par exemple sur Facebook une internaute, s’attirant plus de 150 000 « J’aime ».

Pourquoi les Français ont-ils un rapport ambigu avec les symboles de la République ? Réponses de Bernard Richard, historien et auteur de Les Emblèmes de la République (CNRS Editions).

Francetv info : Après les attentats de Paris, le bleu-blanc-rouge a très rapidement envahi les rues et le web. Les trois couleurs du drapeau sont arborées partout dans le monde. Comment expliquer ce phénomène ?

Bernard Richard : Même si on a critiqué les Américains qui, depuis le 11-Septembre, mettent des drapeaux partout, il s’agit du même réflexe. Le drapeau est un lien. Autour du drapeau, une ferveur d’union peut se manifester, on se rassemble avec des inconnus et on signifie qu’on partage la même peine, la même émotion… C’est une façon de dire ‘nous sommes des vôtres’. On partage la ferveur et l’émotion collective, unis. 

D’ailleurs, le drapeau était également présent le 11 janvier, après les attentats… 

Oui, dans une moindre mesure, on avait eu le même phénomène le 11 janvier. Dans la foule, on chantait La Marseillaise, on applaudissait et il y avait de nombreux tricolores. Souvenons-nous de la photo emblématique de cette journée, un crayon pour la liberté d’expression et le drapeau français. 

Il y a eu un sentiment d’unité autour de la liberté d’expression. Dans le cas des attentats du 13 novembre, avec le massacre d’anonymes, des jeunes qui faisaient la fête, le sentiment d’unité se fait autour des symboles français : le drapeau et l’hymne. On se sent tous comme un père qui a perdu sa fille ou son fils, quelqu’un qui a perdu un ami, et on prend les symboles pour dire ‘on est émus et on ne va pas se laisser faire’. 

Après la dispersion du cortège, de nombreux participants sont restés sur différentes places parisiennes, comme ici, place de la Nation, où a été prise cette photo vite baptisée "Le crayon guidant le peuple" sur les réseaux sociaux, le 11 janvier 2015.
Après la dispersion du cortège, de nombreux participants sont restés sur différentes places parisiennes, comme ici, place de la Nation, où a été prise cette photo vite baptisée « Le crayon guidant le peuple » sur les réseaux sociaux, le 11 janvier 2015. ( STEPHANE MAHE / REUTERS)

Pour autant, le drapeau français reste un sujet de discorde chez les Français…

Ce n’est pas un symbole que les Français aiment beaucoup mais lorsque les Français s’unissent, dans la joie ou dans la peine, le drapeau français ressort. Le drapeau et La Marseillaise sont décriés par les Français car ces symboles ont été instrumentalisés et dévoyés à plusieurs reprises. Les révolutionnaires cocardiers, les ligues des années 30, le Vichy de Pétain, les partisans de l’Algérie française, le Front national… Les emblèmes de la nation sont utilisés par tel ou tel camp, à tel point qu’ils sont devenus des objets de discorde.

C’est une instrumentalisation pour dire ‘nous sommes le vrai peuple français’. Ce qui est tout le contraire de ce qu’on voit aujourd’hui. Personne ne nous a dit qu’il fallait sortir les drapeaux, personne ne nous a demandé de chanter La Marseillaise. Ce mouvement spontané n’est pas instrumentalisé par un groupe politique. D’ailleurs, si le gouvernement avait de dit de sortir les drapeaux, nous les aurions tous rangés. Ce qui est important dans l’élan actuel autour de ces symboles, c’est son côté totalement spontané et non organisé. On ne se sent en rien complice du Front national quand on sort un drapeau place de la République ou devant le Bataclan.

De même, « La Marseillaise » est critiquée pour son aspect guerrier… 

La Marseillaise est un chant de guerre et de ferveur pour la liberté. Les paroles sanglantes de l’hymne français sont régulièrement dénoncées. Au XIXe siècle, Lamartine avait essayé d’écrire une « Marseillaise de la paix ». Et là aussi, son instrumentalisation par tel ou tel camp a contribué à ce qu’elle soit décriée.

Mais elle ressort spontanément quand les valeurs de la France sont attaquées. Elle sera de façon permamente critiquée pour son côté guerrier, son côté cocardier… C’est une sorte de fond gaulois, les Français sont narquois ou critiques à l’égard des sentiments patriotiques ou de l’autorité.

Pensez-vous que l’élan des Français autour des symboles de la République peut durer ?

Tout dépend de ce qu’il va se passer et si nous connaîtrons ou non d’autres attentats. Mais je ne pense qu’on observe le même phénomène qu’aux Etats-Unis. Nous ne sommes pas démonstratifs. En temps normal, nous avons une pudeur qui nous empêche de manifester nos sentiments profonds. Sortir le drapeau et chanter La Marseillaise, ça ne se fait pas, sauf situations exceptionnelles.

La France ne pavoise plus pour le 14-Juillet d’ailleurs. On ne sort plus les drapeaux. Parce que la République est bien installée et, avant les attentats, nous n’avions plus à la défendre. Les Français n’affichent pas leur patriotisme, ce qui ne les empêche pas d’aimer leur pays et de le défendre quand il est attaqué.