A Barcelone cet été, des jeunes Marocains ont eu le sang-froid et la détermination nécessaires pour jeter un véhicule sur une foule d’estivants. Ils rejoignent ainsi la galerie des monstres du Bataclan et de l’aéroport de Bruxelles (des frères Abdeslam aux frères Bakraoui), tous nés de parents marocains. S’agit-il d’une simple coïncidence ou sommes-nous en train d’assister à la transformation de la diaspora marocaine en pépinière de terroristes ? Il nous faudra penser cette question sans savoir ce qui se passe dans la tête des terroristes puisqu’ils périssent pour la plupart lors des attentats ou dans les jours qui suivent. Et ceux qui survivent comme Salah Abdeslam gardent le silence.

Depuis toujours, les Marocains voyagent aux quatre coins du monde. Ibn Battouta au XIVe siècle a laissé sa trace aux Maldives , en Inde et à Sumatra. On trouve des Marocains partout et surtout en Europe où ils sont la première communauté étrangère en Belgique (500 000 membres) et la deuxième en Espagne (750 000). En France, ils sont presque un million.

Le profil idéal

Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que Daech s’intéresse aux diasporas marocaines d’Europe. Les Marocains réunissent plusieurs critères recherchés par toute organisation terroriste :

– ils sont comme des poissons dans l’eau dans plusieurs capitales européennes où ils disposent de zones de repli où règne la loi du silence comme Lavapiés à Madrid, Slotevaart à Amsterdam et le tristement célèbre Molenbeek à Bruxelles.

– Pour être nés dans des foyers berbères, plusieurs d’entre eux utilisent des langues peu ou pas enseignées en Europe comme le Tachelhit, ce qui complique la tâche des services de renseignement

– En raison du trafic de cannabis, des milliers de Marocains ont été incarcérés en Europe (en Italie, par exemple, un étranger en prison sur quatre est Marocain). Ils ont pu nouer des liens avec des groupes criminels capables de fournir armes et cachettes.

– En Belgique et en Hollande surtout, l’essentiel de la diaspora marocaine est récente (arrivée dans les années 1990) et provient d’une même région, le Rif, connue pour son fort sentiment identitaire. Excentré et montagneux, le Rif a quelque chose de la Corse : c’est une montagne plantée au cœur de la Méditerranée où le clan veut encore dire quelque chose. Les lignes claniques, pour le moment, survivent au choc de l’immigration et peuvent aider, en cas de besoin, un individu en cavale ou à la recherche de fonds.

Une double fragilité

La diaspora marocaine présente une double-fragilité. D’une part, elle doit faire la prouesse de concilier deux cultures aussi éloignées que l’européenne et la nord-africaine. D’autre part, elle reçoit en héritage une tradition qui ne contient aucun antidote contre la violence religieuse et le fanatisme : on se radicalise en quelques jours comme si on faisait un simple retour aux sources.

L’histoire politique du Maroc est ponctuée de poussées de fièvre périodiques où la vigueur du fanatisme religieux est mise au service de ceux qui veulent changer le statut quo. Des Almoravides aux Saadiens, plusieurs rois ont perdu leur trône (ou failli le perdre) pour s’être détournés de la « religion correcte ».

A lire aussi: Djihad: la diaspora marocaine échappe au contrôle de Rabat

Le poids de la culture autorise la voie du djihad à un jeune Marocain de Milan alors qu’un Mexicain de Chicago ne songera jamais à attaquer un temple protestant au nom de sa foi catholique apostolique et romaine. S’il se sent mal dans sa peau, il préférera peut-être rejoindre un gang de rue.

Toutefois, la « clientèle » ciblée par Daech a tendance à se tourner vers le trafic de stupéfiants et ses gains astronomiques. Il ne suffit pas d’être Marocain, en échec scolaire et en déshérence sociale pour devenir djihadiste. Il faut d’abord se radicaliser avant de se laisser conduire vers l’abattoir.

Facebook, Youtube et petite frappe

Pour radicaliser quelqu’un, il faut plus que lui « laver le cerveau » en lui présentant une version extrémiste de l’islam. Pour se lancer dans le chemin intérieur qui mène vers la radicalisation, un individu doit y trouver son intérêt : résoudre une contradiction intime. Se délester de ce que ni la drogue, ni les filles, ni l’argent n’ont réussi à résorber, voilà le vrai moteur de la conversion. La radicalisation se produit lorsque se rencontrent une cause (universelle ou prétendant l’être) et la contradiction intime (couverte du sceau du secret ou de la honte).

Les Abdeslam (Bataclan) et les Oukabir (Barcelone) ont voulu faire d’une pierre deux coups : enterrer leur passé (marqué par la délinquance et la consommation d’alcool) et rejoindre l’avant-garde qui défend l’Oumma. Tous les attentats racontent l’histoire personnelle de la « petite frappe » qui se rachète une virginité en devenant moudjahid.

Et le phénomène s’accélère aujourd’hui car la distance mentale entre la diaspora marocaine et le monde arabe n’a jamais été aussi courte.

Grâce à Facebook et Youtube, tout ce qui se passe de Bagdad à Casablanca se retrouve instantanément sous les yeux de Marocains d’Europe. Ils voient un monde arabe en plein chamboulement, déchiré par les guerres et gangrené par la pauvreté. Dans ces conditions, libérer Jérusalem ou faire tomber le régime syrien deviennent des causes qui en valent la peine.

Une main d’oeuvre de basse qualité

Ce qui est vrai pour les Marocains vaut aussi pour les Algériens, les Egyptiens voire les Sénégalais. Devant l’accélération du monde, tous veulent des réponses simples à des questions complexes. Et les islamistes occupent « le temps de cerveau disponible » alors que les médias européens ne se posent pas la question de parler en Wolof, Arabe ou Berbère aux communautés installées à deux pas de leurs studios.

Tout porte à croire que ce qu’un Marocain a commis aujourd’hui pourrait être repris par un Égyptien ou un Malien demain, c‘est une question d’opportunité. Il s’agit d’une main d’œuvre de basse qualité dont le seul « mérite » est d’accepter de mourir gratuitement, sans exiger de pension pour sa famille ou d’entrer dans les livres d’histoire par la grande porte.

La « crème de la crème » du terrorisme opère ailleurs. Al Qaeda au Maghreb Islamique (AQMI) est capable de prendre 150 otages sur un complexe pétrolier bien gardé (Algérie, 2013). Les tueurs de Barcelone n´évoluent pas dans la même division que l’Algérien Mokhtar Bel Mokhtar (alias Marlboro) qui navigue librement entre Mali et Libye au nez et à la barbe des drones américains et des soldats français.

« Marlboro » ne peut s’en prendre au territoire européen car AQMI et ses ramifications n’ont aucune assise territoriale au Maroc. Ils sont condamnés à errer entre Libye, Niger et Mauritanie, loin de poser une menace directe pour les Canaries (90 km à l’ouest du Maroc) ou l’Andalousie (14 km au nord du Maroc).

Le pire est peut-être encore à venir…

L’Europe ne connaitra par le pire tant que le Maroc continuera à répondre présent en matière de lutte contre le terrorisme. Les décorations remises par Paris et Madrid au patron du pôle sécuritaire marocain, Abdellatif Hammouchi, attestent de la qualité de la collaboration policière Nord-Sud.

L’administration chérifienne contrôle chaque centimètre du territoire. Même si, pas plus au Maroc qu’ailleurs, il est impossible d’empêcher tous les attentats, un groupe armé qui souhaiterait établir un sanctuaire dans ce pays serait rapidement détecté et neutralisé.

Mais, le Maroc change à grande vitesse et les signaux émis par la jeunesse appellent à une vigilance accrue.

Tout d’abord, les islamistes remportent systématiquement les élections législatives depuis 2011. Ce succès électoral est le symbole éclatant de l’enracinement des idées des Frères Musulmans au Maroc. Petit à petit, la société aligne valeurs et comportements sur l’islam agressif et intransigeant du Moyen Orient.

La réislamisation du Maroc est portée par les jeunes des villes. Ils font partie d’une génération condamnée à vivre en marge de la mondialisation, à cause du chômage (38% chez les moins de 25 ans en milieu urbain)  et des entraves à l’immigration. C’est comme si une génération entière se voyait refuser l’accès à une fête somptueuse qui battrait son plein sous ses yeux écarquillés. Du pain bénit pour l’extrémisme religieux.

Vers une Moroccan Connection?

Selon les chiffres du gouvernement marocain, un tiers des départs vers la Syrie1 s’est produit à Tanger, Tétouan, Ceuta et Melilla. Quatre villes situées de part et d’autre de la frontière entre l’espace Schengen et le Maghreb. Elles sont littéralement assises sur une ligne de fracture de la globalisation. Au Nord, l’Espagne et son PIB par habitant avoisinant les 24 000 Euros et, au Sud, le Maroc où le PIB par habitant est neuf fois moindre. Chez « eux », le mariage gay est autorisé ; chez « nous », la Charia est le référentiel principal du code de la famille.  Jamais aucune frontière n’a été aussi contrastée, on change de civilisation (voire de temporalité) en parcourant la centaine de mètres qui séparent les douaniers espagnols de leurs confrères marocains.

Dans toute cette région, abondent les réseaux, plus ou moins sophistiqués, qui permettent de faire parvenir tout et n’importe quoi au cœur de l’Europe. Il s’agit d’un commerce toxique : le Maroc exporte la drogue et l’Espagne déverse des tonnes de produits contrefaits à travers ses possessions de Ceuta et Melilla.

Pour le moment, les groupes criminels qui prospèrent dans la contrebande, le trafic de stupéfiants et l’immigration clandestine ne collaborent pas avec les aspirants au djihad. Ce sont deux mondes qui s’observent et se côtoient sans faire alliance.

Si ces univers se mélangeaient, la donne changerait radicalement et le pire pourrait advenir. Et ce ne sera plus une camionnette qui foncera sur les touristes mais un commando de combattants aguerris, arrivé le matin-même à bord d’un zodiac blindé en provenance du Rif.

L’avènement d’une Moroccan Connection mêlant trafic de drogue et terrorisme serait une catastrophe. Le meilleur moyen de l’éviter est de couper l’herbe sous le pied des mafias et des djihadistes en les isolant de la jeunesse. Il faut faire vite car il n’y a plus de problème exclusivement local. Ce qui se passe à Dakar ou Tanger aujourd’hui aura un impact sur Paris ou Londres demain. Qu’on le veuille ou non, les hommes et les idées circulent, les problèmes aussi.

Ecrivain, globe trotter et diplômé en sciences politiques. Retrouvez-le sur son site: Manumilitari