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Archives de Tag: dialogues féministes

Adèle et Flora. Dialogue 1 : Le plaisir et l’orgasme

Publié le

Adèle est une jeune étudiante qui vit chez Flora, une dame âgée. Le matin, lorsqu’elles déjeunent ensemble, elle discutent de toutes sortes de sujets avec le même enthousiasme et une curiosité sans bornes. Elles parlent de politique, de société, d’animaux, des hommes, d’amour, de sexe, de famille, de travail, d’économie et de styles vestimentaires. Rien n’échappe à leur analyse lucide, à leur ironie et leur humour. Elles partagent ensemble la même philosophie féministe et déplorent que les femmes aient, généralement, une si piètre image d’elles-mêmes.

Les dialogues que vous lirez dans la rubrique « Adèle et Flora » sont authentiques mais ils ont parfois été un peu réécrits pour en faciliter la lecture que nous vous souhaitons joyeuse.

Dialogue 1 : le plaisir et l’orgasme

Flora

Une jeune femme m’a demandé récemment quelle était la différence entre le plaisir et l’orgasme et j’ai été surprise car, pour moi, la différence est évidente.

Cette question m’a été posée par une jeune femme africaine qui avait été excisée et qui avait choisi de se faire reconstruire, une opération dont elle attendait beaucoup. Elle pensait qu’une fois la cicatrisation de son clitoris aboutie, elle allait découvrir  LA sexualité.

Les questions de cette jeune femmes étaient intéressantes car elle découvrait son corps dans son intégrité et se demandait comment elle devait le traiter. Qu’allait-elle bien pouvoir faire avec son clitoris tout neuf ?

Voici ce que je lui ai répondu, le plus simplement possible :

Le plaisir est ce que vous ressentez quand on vous caresse, quand on vous embrasse, quand on vous serre dans les bras. Vous êtes émue, troublée et vous avez des frissons un peu partout et dans le bas ventre, sur les seins, votre vagin et son entrée s’humidifient, etc.
 
L’orgasme, c’est quand vous ressentez un plaisir intense au niveau de votre sexe, vagin et clitoris, que ce plaisir s’intensifie jusqu’à provoquer une sorte de décharge électrique. Ensuite, on ressent du calme. L’orgasme dure très peu de temps, quelques secondes. Le plaisir dure tant que vous êtes avec votre amoureux et que vous vous caressez, vous embrassez, vous parlez, vous chuchotez des mots doux, etc.
 
Beaucoup de femmes n’ont pas d’orgasme pendant les rapports. Mais elles ont énormément  de plaisir.
Beaucoup de femmes ne connaissent l’orgasme qu’en se masturbant, c’est à dire en caressant leur clitoris, seules ou avec leur compagnon.
 
Comme je vous l’ai dit, chaque femme est unique, chaque femme doit trouver sa voie avec l’homme qu’elle aime parce que son organe sexuel principal est l’ensemble de son cerveau, de son âme et de son cœur.

Adèle

Lorsque Flora m’a fait le récit de l’échange qu’elle avait eu avec cette jeune femme qui lui demandait qu’elle était la différence entre orgasme et plaisir, ma première réaction fit beaucoup rire mon interlocutrice.

 La différence entre orgasme et plaisir ? Mais … Il faut que je réfléchisse là. Ais-je dit, bien incapable de fournir une réponse dans l’instant.

 C’est vrai que c’est drôle, avec le recul, le fait qu’une jeune femme de 23 ans avec une activité sexuelle normale ne soit pas capable de fournir une réponse d’emblée à cette question fondamentale.

 Le fait est que je ne me l’étais jamais posée, cette question. Oh bien sur, j’avais déjà réfléchis sur le problème, mais pas en ces termes.

 Alors, j’ai pris quelques minutes de réflexion et voilà ce que j’ai dit à Flora :

 Il me semble qu’on considère encore aujourd’hui et à tort, que le plaisir n’a pas d’autre fonctions que d’être l’antichambre de l’orgasme. Le plaisir ok mais uniquement pour jouir à la fin.

 Moi, je n’ai jamais vraiment eu d’orgasme je crois, et je suis loin d’être la seule. Au début de ma vie sexuelle, je le vivais mal, très mal même. En fait, je croyais que j’étais anormale, que tous le monde autour de moi avait des orgasmes sauf les femmes frigides. Je me suis longtemps culpabilisée par rapport à ça, je me suis longtemps dit que j’étais trop coincée et que ma vie sexuelle n’était pas épanouie parce que, quoi qu’il se passe, je n’avais toujours pas touché au Saint Graal alors que mon partenaire lui, « jouissait » (orgasme ? et éjaculation) à chaque fois.

Flora

Moi aussi, quand j’étais jeune et même avant que je n’entame ma vie sexuelle, les garçons me disaient que je ne savais pas ce que je ratais en refusant de coucher avec eux. Je réalise maintenant qu’ils ne parlaient que d’orgasme, persuadée que la sexualité féminine était calquée sur leur propre sexualité : excitation, bandaison, éjaculation, roupillon.

Pendant longtemps, moi aussi, je me suis demandée si j’étais normale car j’avais beaucoup de plaisir mais je n’atteignais pas cette chose extraordinaire qu’ils me demandaient absolument d’atteindre. Certains, qui se targuaient de connaître parfaitement les femmes parce qu’ils accumulaient les conquêtes, se donnaient beaucoup de mal pour me faire jouir comme eux, à leur image. Mais ça ne marchait pas et quand il ferraillait pendant des heures, je finissais par m’ennuyer mais il ne semblait pas s’en rendre compte.

Il y a peu, j’ai dit à un homme de mon âge qui me courtisait (qui voulait me baiser) que je n’avais jamais eu d’orgasme avec un homme et qu’à ma connaissance, c’était le cas de nombreuses femmes. Il m’a répondu avec mépris « vous savez peu de choses ». Parce que lui, évidemment savait tout, tout sur le plaisir féminin.

C’est bien ça le problème, les hommes sont persuadés qu’ils connaissent les femmes mieux qu’elles-mêmes parce qu’ils les explorent physiquement, psychologiquement et scientifiquement. Les grands professeurs de gynécologie, d’obstétrique, de psychiatrie, de psychologie, de psychanalyse et de sexologie sont majoritairement des hommes. Les pornographes qui réalisent et vendent des images d’activité sexuelle filmées ou imprimées sont des hommes. Je ne compte pas le nombre de fois où j’ai vu sur l’écran de télévision des hommes parler de la sexualité féminine.

Beaucoup d’hommes pensent que parce qu’ils ont couché avec de nombreuses femmes, dont des prostituées, ils sont  experts en sexualité féminine. Et pourtant, ils devraient savoir que la sexualité n’a rien de mécanique, même pour eux. Des hommes m’ont raconté qu’ils pouvaient éjaculer sans plaisir et avoir du plaisir sans atteindre le fameux orgasme. Un ami homosexuel m’a expliqué qu’il était obligé de se droguer pour avoir du plaisir à se faire mettre. Ces pauvres hommes eux aussi sont parfois enfermés dans le modèle de la performance et c’est bien dommage pour tout le monde.

Notre société a rendu l’orgasme obligatoire et a réduit la sexualité à la recherche  de l’orgasme selon un modèle masculin pour tous et toutes.

 Adèle

Et puis, il y avait les réflexions de mon partenaire aussi, il était déçu, il se sentait nul parce qu’il n’avait pas réussi à me « donner du plaisir ». C’est intéressant cette expression d’ailleurs parce que du plaisir, il m’en donnait mais, pour lui ça ne suffisait pas, ce n’était pas ça donner du plaisir, j’aurais du avoir un orgasme pour que le tableau soit complet.

 En grandissant, j’ai commencé à en parler avec des copines. C’est essentiel je trouve, que les jeunes femmes se parlent sans détour de ce genre de choses parce que, bien souvent, on s’aperçoit qu’en fait on se pose toutes les mêmes questions et que nous craignons d’en parler parce que nous pensons que nous sommes la seule à ne pas avoir d’orgasme, que toutes les femmes en ont. Je me suis aperçue que je n’étais pas la seule à ne jamais avoir atteint l’orgasme. Une amie m’a même confié qu’elle s’était beaucoup emmerdée au lit au point une fois de répondre au téléphone pendant l’action.

J’ai commencé à comprendre qu’en fait, le problème ne venait peut être pas que de moi, que mon partenaire n’était peut être pas assez à l’écoute de mes besoins, obsédé qu’il était par le fait de me faire jouir au plus vite histoire de se regonfler l’égo : « Si elle atteint l’orgasme, je suis un bon coup ». Et puis, est-ce vraiment un problème après tout ? Je ne le pense pas.

 Le fait est que dans notre société, c’est l’orgasme obligatoire. Il faut baiser, beaucoup et bien, pour être quelqu’un d’épanoui. On le ressent dans les conversations entre jeunes (femmes et hommes), c’est l’émulation permanente à la connerie : qui aura l’activité sexuelle la plus fréquente, qui sera le plus bon coup du groupe, qui aura le plus de partenaires différents dans l’année … Le sexe est aujourd’hui un bien de consommation comme un autre et, au même titre que celui ou celle qui possède le dernier opus de GTA sera respecté et considéré comme un type cool par ses potes, celui ou celle qui atteint l’orgasme tous les jours sera « the coolest person ever ». De vous à moi, je doute que cette personne existe … Et, quand bien même, il semble illusoire et presque ubuesque de généraliser à ce point quelque chose d’aussi intime que les relations sexuelles : pourquoi diable faudrait il dans ce domaine que tous le monde réponde a un même modèle ?

 J’avais donc fini par comprendre que les relations sexuelles sont une question d’échange avant tout et que, de mon point de vue, c’est ça qui compte et non pas l’orgasme. Aujourd’hui, je me sens beaucoup mieux dans mes baskets. Ce que je recherche, lorsque je couche avec un homme, ce n’est pas ce mythe d’abandon total, ce lâcher prise quasi mystique dont tous le monde parle. Non, je préfère un amant qui se concentre sur le bien qu’il me fait et le plaisir qu’il me procure sans se préoccuper du résultat plutôt qu’un homme qui enchaîne mécaniquement caresses et autres délices juste parce qu’il est pressé d’en arriver à THE moment qui, autant vous le dire tout de suite, ne risque pas d’arriver dans ces circonstances …

 Alors, allez y les filles, décompléxez, on s’en fiche de l’orgasme et vous savez ce qu’on dit : l’essentiel pour faire les choses bien, c’est d’y prendre beaucoup de PLAISIR.

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